Yann Diener : « Les intelligences artificielles gagnent sans cesse du terrain sur les territoires de la parole »
Après avoir illustré combien notre vocabulaire est vérolé par le jargon informatique, le psychanalyste Yann Diener poursuit sa réflexion sur l’appauvrissement du langage.
Dans son nouvel essai La mâchoire de Freud, Diener suggère combien notre addiction aux prothèses numériques se fait aux dépens d’une voix singulière. Confiant aux intelligences artificielles le soin d’entretenir l’illusion d’une conversation, nous privilégions la standardisation de la vie numérique au détriment d’échanges réels avec autrui, par essence confrontants. Apprenant le langage Python, échangeant avec un ingénieur en intelligence conversationnelle de chez Google, le médecin interroge les symptômes et effets secondaires de notre langage dégradé à la manière d’un logiciel endommagé… Et fait le pari audacieux d’un retour de la fonction poétique via l’avènement des ordinateurs quantiques.
Vous comparez les prothèses que Freud portait suite à son cancer de la mâchoire aux robots de conversation que vous dépeignez comme nos mâchoires mécaniques ultramodernes… En quoi cela renseigne-t-il sur nos manières de communiquer?
Durant quinze ans, Freud, l’inventeur d’un dispositif qui parie sur la parole pour changer l’homme, le soulager de certains symptômes pour mieux vivre, ne pouvait plus parler ou très difficilement. Il n’a jamais retrouvé la force, la clarté de sa voix. Il ne fait plus qu’écrire, communique par petits mots à ses proches. Dans une lettre de son médecin personnel et ami, Max Schur, on peut lire : « nous avions appris à communiquer sans parler ». C’est cette opposition qui fait lien avec nos usages des prothèses numériques. On croit qu’on parle mais on ne fait plus que communiquer : on préfère s’envoyer des messages, au prix d’aplatir ce qu’on veut dire.
En privilégiant les interfaces au détriment du face-à-face, de quoi cherchons-nous à nous protéger derrière la valse des avatars et des écrans?
Si on investit autant dans ces machines, c’est pour se débarrasser de la parole, perçue comme un inconvénient sur lequel on trébuche… Il y a du malentendu, de l’équivoque, des lapsus, qui sont le propre de la parole humaine. On a tellement développé la communication qu’on a basculé dans un truc qui nous protège de la parole de l’autre, laquelle dérange, oblige à se décentrer, faire une place à autrui. Les intelligences artificielles gagnent sans cesse du terrain sur les territoires de la parole. On développe ces technologies parce qu’elles nous rendent des services, au point de les mettre partout, jusqu’à la contre-aide, jusqu’à nous bloquer. On est prêt à s’enfermer dans un cocon qui nous échappe. On s’habitue à ce que notre parole ou notre image soient découpées en petits bouts, recomposées de manière à fournir des réponses jugées statistiquement moyennes, valables. Mais si cette image vole en éclats ou n’existe plus, si on est débranchés des réseaux, ça peut être un ravage en terme narcissique. On se fabrique des accidents domestiques numériques.
Sans même y prêter attention, le langage informatique a infusé notre discours quotidien. Comment procèdent ces dégradations de la langue?
Dès son livre Hommage à la Catalogne (1938), George Orwell analyse le langage soviétique et s’intéresse à ce qu’il appelle les prothèses verbales. Comment fait-on pour que la langue soit explicitement un outil de transmission et de diffusion de l’idéologie ? Je pense que tout le langage technique, passé par le marketing, le langage commercial, néolibéral, s’est accéléré avec les mots du langage informatique, lequel vise à plus d’efficacité, à ce que ça circule plus, sans entrave. Cette expression que nous utilisons tous – se connecter, être connecté – a explosé de manière virale au moment des confinements. On s’identifie aux machines, aux circuits. Ce qui m’intéresse dans mon travail de psychanalyste, c’est d’entendre comment nous participons à la diffusion d’un certain langage ou de certaines machines qui, par ailleurs, vont nous entraver…
Vous tissez un faisceau de résonances avec les oeuvres de Lacan, Kafka, J. G. Ballard, Orwell ou Romain Gary,… Comment expliquer la précision de leur intuitions sur notre dissolution dans le flux des réseaux ?
Il existe beaucoup de travaux au niveau philosophique, sociologique, anthropologique sur notre rapport à la technologie : les effets des écrans, l’attention des enfants, etc. À l’inverse, il y a assez peu d’ouvrages sur le plan linguistique ou psychanalytique. Qu’est-ce que ça change dans le rapport plus structurel et plus profond dans l’organisation de la langue ? On dit qu’il y a des écrivains qui écrivent sur l’enfance et d’autres qui écrivent depuis l’enfance. Je pense qu’on continue à lire 1984 aussi parce qu’Orwell était très connecté avec son enfance. Le livre débute par le moment où le personnage principal se met à écrire pour ne pas complètement se débrancher de son enfance. Ce livre qui parle de la novlangue, comment les idéologies et la technique peuvent essayer d’écraser l’homme, est aussi un livre qui parle de comment les machines effacent notre infantile, notre rapport à la spontanéité, à la parole libre, au jeu de mots. Tous ces auteurs que vous mettez en série ont vu ce qui allait nous arriver parce qu’ils étaient connectés sur ce point là.
À la fin du livre, vous imaginez un retour possible de la fonction poétique du langage par le truchement des ordinateurs quantiques, lesquels nous inciteraient à réapprendre à parler…
La fonction poétique a une action structurante, cristallisatrice, sur la réalité sociale et culturelle. Elle permet de parler de choses intimes, difficiles. Ne travaillant plus sur le principe du on ou off, les ordinateurs quantiques seront des machines plus proches de nous car « bredouillantes » : on pense plusieurs trucs en même temps, on se prend les pieds dans le langage. La résolution d’un conflit par l’inconscient passe souvent par un compromis. On laisse tomber notre téléphone après une conversation conflictuelle, on le perd avant un coup de fil important… Lacan disait ça : l’interprétation, ce qu’on peut dire à un moment donné à un patient, c’est du registre de l’acte poétique, quelque chose qui ne se comprend pas tout de suite mais qui sonne juste. On ne sait pas pourquoi ça a des effets après, même sur le corps. J’ose espérer qu’après être allé très loin dans l’application de nos machines binaires, dans l’intégration de nos prothèses numériques, tous ces mots techniques que nous avons dans la bouche, nous allons faire un acte manqué, comme Freud à la fin de sa vie qui fait tomber sa prothèse et la casse.


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