Thibault Daelman
«On habite sa honte quand le bas de rayon devient trop cher.»
Au bord des gouffres de l’enfance, un premier roman alternant le lyrique et le sec pour combattre l’exclusion de la pauvreté.
Au milieu des barres d’immeubles orange règne un vacarme assourdissant. «La cour, l’immeuble, l’étage crient. Et nous, on rentre au cri.» Dans l’appartement, loin de s’estomper sous le désordre, le tumulte gronde plus fort. Les insultes proférées par une mère despote recouvrent le mutisme d’un père en perdition, alcoolique et absent. Au milieu du chaos qui tient lieu de milieu, les cinq frères s’exécutent: «Il ne fallait aimer qu’elle.»
D’une langue déliée, chahutée par la vie, Thibault Daelman brosse les remous d’une cellule familiale étouffant sous les dettes et le ressentiment. De l’enfance à la majorité, son narrateur à la fois timide et extraverti, sage mais rêveur, enregistre tout. L’arrivée de Thierry, l’amant jardinier et orphelin, transfigure la mère et adoucit la vie… Mais l’accalmie ne dure qu’un temps, déjà pointe l’adolescence, confiée au collège public. En bordure de périphérique, «La poubelle» constitue la destination finale des exclus du tout-Paris. Débute alors la fréquentation urticante des condisciples, l’évitement des petits caïds et des filles, terrifiantes. Et puis, toujours, ce regard flottant, cette marque d’exclusion qui colle à la peau, «cette différence qu’on m’inventait et qui s’appelait “pauvreté”.»
Pour s’échapper, il y a les séjours chez la tante et l’oncle, oasis heureux où grappiller devant l’ordinateur le refuge d’un temps préservé. Passionné par la littérature, saoulé de poésie, l’adolescent se trouve une place dans l’écriture, goûte au vertige de l’émancipation. Sur l’écran, frénétiquement, se dépose la mue d’une enfance où déjà on ne se reconnaît plus. Entre ferveur et silences, alternant le lyrique et le sec,Thibault Daelman fait battre le pouls d’une langue sur le fil, au bord des gouffres, où «les journées sont des époques» quand aucun âge ne vous va. Adepte du parcoeurisme (apprentissage de poèmes par coeur), le primo-romancier fait claquer formules poétiques et captation de la tchatche («ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races»). Porté par un flow particulièrement «sonore», ce premier élan autobiographique révèle une voix qui empoigne comme elle étreint. «On habite sa honte quand le bas de rayon devient trop cher.»


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