Stéphane Audeguy
Last Days
Si l’art venait soudain à disparaître, comment vivre, comment aimer? Avec L’avenir, Stéphane Audeguy embrase une dystopie étourdissante.
Un instituteur chinois savoure son tête-à-tête avec La Joconde quand son tableau favori tombe en poussière… Sa vidéo devient le document audiovisuel le plus partagé au monde. Le taux de fréquentation du Louvre bat tous les records : on se pâme devant une installation reproduisant l’instant fatidique où Mona Lisa se désagrège. Les représentations de la disparue explosent en objets disparates : Barbie, Lego, pose selfie… Tandis que les interprétations se perdent en conjectures (attentat, féminicide artistique, punition divine), La Catastrophe se propage via l’effacement de toute peinture figurative.
Interrogant le travail de curation muséographique soumis aux hordes de zombies téléphoniques, Stéphane Audeguy étrille notre gloutonnerie aveugle face aux oeuvres. Plus vraie que nature, la récupération marchande de La Joconde pulvérisée prête à sourire… jaune. Disons-le, on est déjà scotché. Mais l’auteur de La Théorie des nuages ne s’arrête pas là, loin s’en faut! Emporté par son postulat, L’avenir décrit comment la disparition de l’art entraîne inexorablement l’humanité à sa perte. Guerre civile du pétrole, nouveaux empires, création d’un pays sécessionniste noir, le lecteur assiste ébaubi aux évènements qui déchirent le XXIe siècle… Jusqu’à ce que le monde réalise que le taux de natalité tend inexorablement vers zéro : la course au dernier-né est lancée.
Gorgé de visions saisissantes, ce roman-catastrophe dépeint l’avènement de l’apocalypse par la voix d’Ismaël Ackerman, historien craquant le code des caches nazies où ont été exfiltrés des milliers de tableaux volés. En quête d’absolu et furieusement actuel au vu du climat culturel ambiant, on pense à Yannick Haenel pour cette foi éperdue en un mystérieux alliage d’intelligence et d’érotisme, ces éblouissements. Ruant contre les totems d’un consumérisme vorace (toupie de la médiasphère, agressivité généralisée, technos-cocons) et toutes formes d’intégrisme, L’avenir nourrit une réflexion âcre et sensuelle éreintant notre fétichisme fanatique aux images. Où l’art s’érige en dernier rempart d’un monde habitable, où seule l’énigme du désir fait encore battre le coeur. Certains politiques en mangeraient leur chapeau! Puissant et virtuose.

ROMAN
L’Avenir
de Stéphane Audeguy
Seuil, 272 p.

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