Livres

Sophie Daull
Les raisons de la colère

Entre enracinement et éveil à la désobéissance, un ouvrage poétique qui explore la ruralité et laboure les « non-dits irrécupérables ».

Récemment installée du côté de Montauban, Solange Delvaux se lie d’amitié avec «le gros Louvet», paysan bourru campé sur son tracteur et ses principes. Voisins, la Parisienne à la langue bien pendue et l’ours grincheux s’apprivoisent. Dans son pré carré, chacun cultive un secret. Quand Solange apprend la fuite de Jennyfer, enrôlée chez les parachutistes depuis dix ans, elle se pique de rabibocher la fille avec son père. Durant un an, l’intellectuelle écrit à la jeune femme pour tenter de pourfendre la digue du silence. Tant pis pour les 6000 kilomètres qui séparent Mogelles de Bamako, où siège l’opération Barkhane. Une fois vendangés les raisins de la colère, labourée la terre des «non-dits irrécupérables», Solange en est convaincue, les liens pourront être renoués.

À l’instar de Pierric Bailly (La Foudre), Philippe B. Grimbert (Qui sème le vent) ou Gaspard Koenig (Humus), nombreux sont les romans qui battent la campagne pour scander l’urgence climatique et l’éco-anxiété. Pour dire cette recherche d’un monde habitable, Sophie Daull (Au grand lavoir) retrousse les manches, arpente les gestes du quotidien les yeux écarquillés. «Aujourd’hui j’avais besoin d’aller à la ronce, au sauvage. Au talus pas au verger. Au fossé pas au jardin.»

On songe à Guy Goffette ou Colette Nys-Mazure pour ce soin à scruter la journée comme on pétrit le pain, où la poésie prend racine. Collets en bandoulière, le roman crapahute entre enracinement des traditions et aveuglement de législateurs hors sol. Cultivant l’éveil à la désobéissance et l’importance du collectif, ce texte buissonnier démine les querelles intestines entre tracteurs et planteurs, débroussaille les épines du racisme et de l’obscurantisme, capture la courbe mystérieuse des pandémies nouvelles. Avec, voyez-vous ça, une subtile bienveillance.

LIVRES / ROMAN

Colères du vivant

de Sophie Daull

Philippe Rey, 272 p.

Photo © Dominique Journet Ramel