Sophie Boutière-Damahi
Ressac sur la grève
Entre saga familiale et histoire des luttes ouvrières, un premier roman très incarné sur le déracinement. «Nous sommes tous le traître de quelqu’un.»
Décembre 1987. Un dernier porte-conteneurs s’apprête à prendre le large depuis La Ciotat. Délocalisations, rationalisations, les carnets de commande sont pleins mais l’Etat a décrété qu’il valait mieux couler les chantiers navals que tenter de les sauver. Fille d’immigrés italiens, Tania relate comment son père, Marius Ricci, meneur de grève obstiné et chauffé à blanc, se débat avec l’énergie du désespoir. «J’avais 15 ans et la guerre s’invitait chez moi. (…) On foncerait tête baissée, quitte à s’écraser contre un mur.»
Absent aux piquets et manifs, le désintérêt du fils, Sacha, envenime la situation; les deux hommes en viennent aux mains. Cherchant à percer le secret du sentiment d’injustice qui tenaille la famille, Tania remonte l’arbre généalogique sur lequel pèse une chape de plomb, où se tapit un mystérieux aïeul dont on doit taire le nom. «Peut-être sommes-nous fait de nos ancêtres avant même d’être nés?»
Si le récit familial évoque par moments le cinéma de troupe de Robert Guédiguian par son sens aiguisé du portrait, voire Un héros très discret lorsqu’un des ancêtres s’invente un passé de résistant en carton, le sel de l’ouvrage est ailleurs. Il a souvent le goût des larmes. Aux bruits des bottes battant le pavé, on y essuie les déferlantes fascistes des années 30, l’installation des Allemands à Marseille, le dynamitage des vieux-quartiers par la Wehrmacht…
Partagé entre saga familiale et chronique historique, ce roman social richement documenté brosse l’histoire de Marseille et ses luttes sociales, depuis 1919 jusqu’à l’accord passé entre Tapie et la CGT en 1989 pour tenter de sauver les chantiers. Drames intimes et histoire des luttes ouvrières, Sophie Boutière-Damahi signe un chant du cygne où la question de la loyauté aux origines sociales résonne avec force.

LIVRES / PREMIER ROMAN
La Part des vivants
de Sophie Boutière-Damahi
Le Bruit du Monde, 336 p.
Photo DR

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