Livres

Shih-Li Kow
Trente mille ringgits de gris

Subtilement agencées, les nouvelles de Shih-Li Kow entrelacent tragédie et fantastique pour enregistrer l’effet papillon d’un monde qui touche à sa fin. On trinque?

Dans ce recueil en provenance de Malaisie, un père s’appuie sur l’almanach Tong Shu (calendrier chinois populaire) pour prédire combien des os lourds promettent d’avancer sans encombre dans l’existence. «Les individus aux os légers, eux, voletaient à ses marges, vides de substance, aisément brisés.» C’est peu dire que les personnages choyés par l’autrice bénéficieraient d’une cure de «calcium céleste» pour se projeter dans une vie meilleure. Séjournant sur un banc, mariées et abusées à 13 ans «parce qu’elle ont l’âge requis», employées sans visa de travail, les héroïnes de Shih-Li Kow sont des quidams que personne ne regarde, avançant la peur au ventre pour échapper aux raids des services de l’immigration. Elles auraient pu tout aussi bien «être un morceau de bois qui rêvait d’être une femme ». 

Leur murmurant des consolations à l’oreille, Shi-Li Kow (La Somme de nos folies) rebat les cartes d’un tarot aux lames têtues: ne sous-estimez jamais une femme qui sait ce qu’elle veut. Du côté de Kuala Lumpur, la science-fiction et le fantastique volent au secours du réel et la forêt fourmille d’esprits. Une mère descend de Là-Haut en bus cosmique pour lire les clauses en petits caractères du contrat de réincarnation. Lorsqu’une petite fille se noie dans la mer, on fait jouer sa police d’assurances pour réparer ses erreurs et remonter le temps. Ici s’écrase une larme, une colère sourde, une météorite.

Brillamment agencées, se répondant en échos, ces nouvelles empoignent le tragique avec une rare délicatesse. Face à l’âpreté des situations, on se blottit dans les mots, leur nourriture spirituelle se glisse dans les intestins et les interstices, le temps qu’il faut pour dire ouf, souffler. Je sirote mon kopi-o, il est un peu amer. Un ovni, écrit-on paresseusement. «À la radio, Whitney Houston promettait de nous aimer toujours.»

LIVRES / NOUVELLES

Le Poids des os

de Shih-Li Kow, Traduit de l’anglais (Malaisie) par Dominique Vitalyos.

Zulma, 272 p.

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