Sandro Veronesi
Un éléphant tombé du ciel
Mêlant drame familial et collectif, chantant le pouvoir de la traduction, Sandro Veronesi signe un roman sensuel et mélancolique sur la fin de l’innocence.
Fiumetto, Italie, été 1972. Lecteur des Peanuts et mordu de tous les sports, du haut de ses 12 ans et demi, Gigio Bellandi trône à l’apogée de son enfance. Il admire son père avocat, fan de régate et dilettante invétéré, chérit sa mère Irlandaise à la chevelure d’un roux prodigieux, se roule dans le farniente de l’insouciance. Débarquent leurs voisins de parasols: le richissime Lucido Raimondi et son épouse éthiopienne à la beauté insolente, accompagnés d’Astel, 13 ans. Les adolescents s’éprennent au son des 45 tours de Bowie et Bellafonte qui défilent dans le mange-disque. On n’a pas eu le temps de grandir quand surgit le point de bascule de l’adolescence: surplombant le monde des adultes, se découvre un précipice gorgé de faux-semblants et d’hypocrisie. Il va falloir jouer serré.
On connaît l’exubérance latine de Veronesi (Le Colibri, Caos calmo): les voyelles sifflent, les consonnes frisent, comme martelées sur un orgue Hammond. Cependant, pour dire l’écho assourdissant d’un séisme personnel, l’écroulement des châteaux de sable de l’enfance, le Toscan ralentit le tempo et passe au tamis la fabrique des souvenirs. «Nous les façonnons dans notre mémoire avec une telle précision qu’ils deviennent l’emblème d’une époque de notre vie.»
Ainsi de ces quelques semaines de 1972 où Gigio découvre le désir sexuel et la jalousie, les mensonges des adultes, le racisme qui serpente «à peu près chez tout le monde». Où la fête des Jeux Olympiques, diffusés pour la première fois en couleurs depuis Munich, se transforment en tragédie lorsque l’organisation terroriste Septembre noir prend en otage la délégation israélienne. A la fin de la partie, la voix se fait rauque et éraillée, les figures de la reine et du roi sont tombées. On comprend que le livre a joué comme l’excentrique Bobby Fischer le «match du siècle» contre Boris Spassky: au panache, multipliant les ouvertures, manoeuvrant le contexte géo-politique par la bande. Après les tourments qui, dit-on, aident à grandir, il faut désormais faire cavalier seul. Dans une construction savante et musicale, le double lauréat du prix Strega (le Goncourt italien) entremêle drame familial et désastre collectif dans un roman d’apprentissage sensuel et mélancolique.


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