Livres

Pola Oloixarac
True Detective

La romancière argentine Pola Oloixarac a enquêté sur les bad hombres et fait le pari de la nuance pour questionner combien l’effet de contagion d’une justice parallèle conduite par «des déesses vengeresses» nuit à la cause progressiste.

Entre 2016 et 2018, Pola Oloixarac est invitée à participer à des lynchages publics pour «bousiller la vie de certains hommes». Ayant fait l’expérience de la vengeance par le soupçon (une amie de fac l’accusa d’être négationniste avant un festival en Allemagne), elle refuse d’obtempérer sur la foi de rumeurs. Dès lors,l’autrice des Théories sauvages décide d’enquêter sur ces bad hombres qu’on lui jette en pâture. Surgie du discours trumpien, l’appellation désigne les hommes hispanophones «indésirables dans le pays», à qui les troupes de Donald font la chasse.

A la rencontre des accusés, Oloixarac découvre que sous l’étendard d’un courroux vengeur, dans les backstages émotionnels, crépite parfois l’amer crépuscule d’amours déchus. Mais comment écrire «là-dessus»? A l’aune du tribunal des réseaux sociaux, lorsqu’une histoire devient publique, l’innocence est irrémédiablement perdue. «[…] Savoir qu’il existe une plainte contre un homme et ne pas agir comme si celui-ci était évidemment coupable pouvait engendrer la punition.» 

« On m’avait accusée de nombreuses choses, parfois aussi ridicules que « d’écrire comme un homme »

Habituée à bousculer les lignes, celle qui incarne l’une des plumes les plus libres de la littérature argentine n’entend pas battre en retraite. Face aux trombes et vents violents de la cancel culture, au cœur du cyclone des tensions contemporaines, elle fait le pari de la nuance pour questionner combien l’effet de contagion d’une justice parallèle conduite par «des déesses vengeresses» nuit à la cause progressiste. A partir de plusieurs cas concrets, entre essai et introspection, la philosophe de formation arpente les noces troubles du pouvoir et du désir pour interroger les fondements du discours au cœur des processus d’éradication.

Entremêlant philosophie et anthropologie, convoquant aussi bien Circé que La Tache de Philip Roth, dansant sur le volcan au rythme du Wet Ass Pussy de Cardi B, Oloixarac instille combien l’exercice de la cruauté peut dévoyer le combat nécessaire contre les violences faites aux femmes. Dérangeante, stimulante, «touchy», une prise de parole courageuse à l’heure de la post-vérité. «J’étais entrée dans un théâtre d’opérations marqué par la fureur et par l’esprit de l’époque.»

LIVRES / ROMAN

Bad Hombre

de Pola Oloixarac traduit de l’espagnol par Aloïse Denis

Le Cherche-Midi, 227 p.

Photo © Alejandra Lopez