Philippe Manevy
Feu de foyer
Professeur de français exilé à Montréal, Manevy arpente les terres de ses ancêtres du côté du Puy-en-Velay pour raconter avec bonheur l’enracinement dans l’histoire d’un pays. «Marchi l’amic!»
Après avoir remonté le fil de sa lignée maternelle (La Colline qui travaille), Philippe Manevy s’en revient au bercail du côté du Puy-en-Velay (Haute-Loire), dans la ferme familiale baptisée «le Crouchet». Entre Araules et Recharinges, face au Pic du Lizieux, il défriche la branche paternelle à un siècle de distance, y déroule la vie de Joseph, grand-père mort dix ans avant sa naissance, pour raconter les siens «comme la brebis égarée réclame son troupeau».
Dans les années 20, l’exode des jeunes n’a pas encore commencé. Intimés ou imités depuis l’enfance, les renoncements se vivent parfois comme une vocation. C’est le temps des rituels familiaux, des mariages arrangés sous les jupes des prêtres «parce qu’il faut bien faire une fin, comme on dit», l’enrôlement au collège, dressés à coup de trique, le service militaire, la révélation d’un appel par le Seigneur vécu comme une bénédiction. Mais déjà on va trop vite; un sillon après l’autre! «Tu vois bien que ça freine, ça freine je te dis.»
Manevy prend son temps et ses marques pour imprégner les phrases où viennent germer les «grisailles», peintures en camaïeu du temps jadis. Aux mains rugueuses, la moisson est une chorégraphie. Parmi les anecdotes qui crépitent dans l’âtre: Camus réfugié dans la région pendant la Seconde Guerre, assistant aux sermons du grand-oncle Victor, ou encore l’histoire de ce député en fuite, prenant le maquis dans des circonstances rocambolesques… Mais l’essentiel est ailleurs: culte du travail, repli sur le clan, liant intimement les archives des souvenirs à l’entreprise de fiction, Manevy dessine à petits points l’ascension sociale construite «sans faiblesse ni coups d’éclat». En cela, il rend un hommage vibrant à l’aïeul, agriculteur devenu notaire malgré lui, faisant le poirier sur les toits.
Chez l’équilibriste Manevy, on se sent terriblement chez soi, «heureux sans le savoir, ce qui est sans doute la seule manière de l’être». Tels des paysans égarés, on croque cet autre monde distant de quelques kilomètres, coulé dans le cycle des saisons, l’enracinement dans l’histoire d’un pays, ce XXe siècle déjà si étranger, si lointain. Plongeant en ces pages, on a envie de prévenir ses proches: «Je sors».


TaggedBrocken, Fantastique, Jean Villemin, Le Dilettante, Le pays des herbes debout