Livres

Philippe Arsenault
Je reviendrai à Montréal

Taillant des croupières au Canada colonisé par l’anglais, le Québécois Philippe Arsenault trousse une déclaration d’amour à la langue française entre humour féroce et deuil amoureux.

Exilé en Chine depuis quatorze ans, Roé Léry traîne les pieds au moment de retourner au Québec. Trois événements le rappellent dans la Belle Province: son frère est devenu père, une cérémonie commémorative pour un camarade suicidé, un séjour de chasse à l’ours avec son paternel pour fêter ses 70 ans. Ayant pris congé de Meng Wu, sa petite amie chinoise, Roé profite du vol pour replonger dans Putrescence Street, son bref roman montréaliste torché en franglais pour brosser ses compatriotes dans le sens du poil, «ces casques de bain colonisés» qu’il méprise. La supercherie ayant cartonné, le séjour lui offrira une tournée promo pour pontifier sur le vil sabordage identitaire du Québec. 

Sitôt débarqué, l’olibrius rue dans les brancards, capotant sur les ondes de Radio-Canada pour dézinguer les «pure laine» et l’incurie culturelle. «Et si on était juste trop cons pour le français?» Comment son passage par un salon de massage érotique conduira-t-il le zébulon sur les traces du tombeau de la relique de Jeanne Mance, cofondatrice de Montréal? Tels les exploits de Georges Saint-Pierre sur les tapis de MMA, il va falloir reluquer les prises de finition. Fâchez-vous pas. Pis, t’as-tu du fun?

Sur la scène du théâtre médiatique comme dans les coulisses du deuil amoureux, Philippe Arseneault souffle le chaud et le froid, entrelace humour féroce et sincérité désarmante. Ereintant le cosmopolitisme de la citoyenneté provinciale qui courbe l’échine sur l’autel de la nord-américanité triomphante, Roé ne cesse de se heurter à ses contradictions tout en clamant son amour du français. Les retrouvailles avec le bavardage incessant de ses compatriotes planqués derrière une fraternité de façade le foutent en rogne, ébaubi par la faculté du peuple chinois à habiter le non-dit, la révélation lente. «Il n’y a pas de mystère entre les gens. Et pas d’érection sans mystère.»

Or, si le lecteur est prêt à passer toutes ses frasques à ce misanthrope va-t-en-guerre, c’est que le livre décolle dès les préliminaires. Le temps d’un prologue à l’aéroport de Pékin, l’auteur étreint comme personne la musique des adieux entre deux individus qui s’admirent et se quittent inexorablement. Comme dans une chanson de Diane Tell, «D’une élégance rare et plus fort que l’ébène / Pour les trop mauvais temps», sous les coups de crosse et les punchs, coule le Saint-Laurent, couve la délicatesse. Ainsi, sous une allure rock aux saillies provocantes -les phrases éclatent comme du maïs en fleur-, l’auteur invite à une méditation sur l’ordre moral et l’élévation intellectuelle au travers d’une leçon d’admiration pour la langue. Profondément dépaysant («Au Canada, il n’y a pas assez d’humains pour cacher le décor»), le genre de livre, pas si courant, dans lequel on glisse une photo avant de le confier à quelqu’un qui s’en va. Faque c’est ça. Chu content pis toute.Pour une nuit avec intimité, et plus si affinités.

LIVRES / ROMAN

Ma Soeur chasseresse

de Philippe Arseneault

Québec Amérique, 351 p.

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