Livres

Lyonel Trouillot
«Tant qu’il y a des voix il n’y a pas d’anonymes» 

Dans un chant polyphonique d’outre-tombe, Lyonel Trouillot se fait le porte-voix des vagabonds, “va-nu- pieds”, “t’es-qui-toi?” qui hantent les quartiers populaires d’Haïti.

En Haïti, un jeune homme naïf débarque dans un village côtier pour faire l’inventaire des milliers de livres accumulés par un docteur bibliophile. Propulsé évaluateur de biens culturels par l’entremise de son oncle, ministre de l’Intérieur, il rend compte de l’avancement de son travail au travers de sa correspondance. Le fonctionnaire dépeint son arrivée dans la ville déserte, le climat d’étrangeté, les visions qui l’assaillent, où surgit le fantôme de Manie, adolescente piétinée à mort par une secte religieuse à laquelle appartenait sa mère. «Dans un roman, on aurait souhaité la voir s’échapper.»

Rendant hommage à une jeune bossue de la rue des Fronts-Forts sacrifiée car «le diable avait élu domicile dans son île sur le dos», Lyonel Trouillot réhabilite la mémoire de celle qui n’eut droit qu’à un entrefilet dans la presse locale. Bousculant l’inégalité hiérarchique des biographies, le poète et romancier s’engage à corps perdu dans un geste littéraire audacieux à la profusion floride. Serpentant entre passé et présent, gagné par la fièvre, le texte entremêle un maelström de voix en souffrance, tourbillon d’anonymes et de laissés-pour-compte, vivants ou morts.

Outre la complainte de Manie la bossue, le lecteur glisse entre le monologue de Macho, barman au nectar d’abricot qui fait tourner les têtes, le récit d’Amancia, marchande de pêchés reconvertie en diseuse de bonne aventure, tente de reprendre ses esprits quand un condisciple de classe oublié surgit tel un virus: «Crétin, va. Je suis venu de ton enfance casser le rythme confortable de ton roman d’apprentissage.» Gorgé de poésie, de mystique et de colère macérée, ce chant de griot invite à se laisser porter pour goûter son «style macédoine», où s’élève un chant polyphonique d’outre-tombe. «Es-tu prêt pour partager le sacrifice et le secret?»

LIVRES / ROMAN

Bréviaire des anonymes

de Lyonel Trouillot

Actes Sud, 192 p.

Photo © Marc Melki