Laurent Graff
Balles neuves
Champion du format court, Laurent Graff fait claquer en deux temps un noir serré aux atmosphères proches de Buffet Froid. Bang Bang!
Il fût un temps, Jacques Ferré évitait les fenêtres, persuadé d’être pris pour cible par un tireur embusqué. Désormais, le militaire à la retraite s’est fait une raison. Ayant déserté toute vie sociale, il attend son heure, en pantoufles. «J’accorde trop peu d’importance à mon existence pour la placer au centre de quelque chose, si ce n’est dans le viseur d’un fusil.» Du reste, Jacques a le pif : sa mort constituera, à coup sûr, une petite énigme…
Champion du format court, Laurent Graff excelle à détour(n)er le roman noir au travers de fables grinçantes et faussement absurdes. Qu’il s’agisse d’arrêter le temps à force de répétition (La Méthode Sisik) ou des effets provoqués par la rumeur d’un James Bond tourné en Bretagne, voire en bourrique (Au nom de Sa Majesté), ses pitchs s’apparentent à des putschs.
L’écrivain discret s’est fait une spécialité des personnages qui se refusent, faussent compagnie à une société qui les sidère, les emmerde puis les révulse. Dans Monsieur Minus, l’héritier de la première fortune de France se carapate pour jouir de sa bonne fortune en ne faisant rien… Car le grand sujet de l’auteur, c’est l’homme qui se dépatouille avec sa morale par en-dessous, la profondeur intime des êtres débarrassée du vernis social. C’est le soulèvement existentialiste de vies austères, subversives par dépit. «Dans le malheur, la vie prend le dessous, comme un mycélium, un feu de tourbe qui resurgit aux beaux jours.»
Ici, dans une première partie explorant la psyché de Jacques, on plonge dans l’extrême solitude et son profond dénuement. On pense au Buffet Froid de Bertrand Blier pour le fluide glacial où l’inquiétante étrangeté suinte sous le roulis de jours monotones. Puis, changement de braquet: passant la seconde et à la troisième personne, on assiste à l’enquête d’un commissaire flegmatique ramassée dans une verve minimaliste et rocambolesque évoquant un Echenoz après deux Suze. Après avoir lu d’une traite, on ouvre le capot en se passant une main dans les cheveux à la manière de Columbo: «Il y a un détail qui me chiffonne»; comment se confectionne un livre aussi court, élégant et à rebrousse-poil? Et on le relit dare-dare. Balles neuves!

LIVRES / ROMAN
Belle journée pour mourir
de Laurent Graff
Le Dilettante, 112 p.
Photo © Le Dilettante

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