Livres

Julien Leschiera
Madeleines à l’arsenic

Un écrivain se retrouve prisonnier d’un appartement sarcophage où végètent un clone de Proust et sa servante. Fiévreux, sadique, un livre-piège par l’auteur de Mes vies parallèles. «Pourquoi n’avais-je pas ricané comme les autres?»

«Comment avance le roman Monsieur?» Entraîné par deux complices narquois à rendre visite au «type le plus proustien du monde», un écrivain en panne d’inspiration pénètre un décor suranné. De fait, alité au milieu de ses paperolles, tousse un vieillard souffreteux se prenant pour Marcel. Si le visiteur flaire le piège à touristes, la méfiance le dispute à la fascination… Multipliant les visites, le narrateur s’éprend de Céleste, servante claudiquante houspillée par un maître des lieux tyrannique. Cédant aux charmes de la domestique, le littérateur émoustillé s’installe bientôt à demeure, se glissant littéralement dans les pantoufles de l’autre… Après tout, «une fois chez soi, tout le monde est original, à sa manière.»

Dans un premier roman épatant (Mes vies parallèles), Julien Leschiera traçait le portrait d’un aquoiboniste faussant compagnie aux soubresauts de son existence. Si les thèmes des doubles, de la réclusion sociale ou de l’oisiveté enluminent toujours la partition, la farce grinçante délaisse ici l’humour noir pour lui préférer la cruauté du huis-clos psychologique. Il y a du Misery (Stephen King), du Baby Reindeer (Mon petit renne, série venimeuse de Richard Gadd), dans le décor obsessionnel de cet appartement sarcophage où le lecteur sous emprise s’enlise tel l’infortuné héros. 

Derrière le simulacre de rêve grotesque, sadisme et fausseté ourdissent les noces étouffantes d’un cauchemar fantastique où ce livre-piège, aux allures d’escape-room, trempe des madeleines à l’arsenic. Empreint de critique sociale, ce thriller gothique très maîtrisé entrelace mystère et romantisme pour dire combien la perte de l’estime de soi conduit à une chute inexorable. «Au final, tous autant que nous sommes, on finit toujours par ne voir que ce qui se passe dans notre tête.»

ROMAN
L’Épris littéraire
de Julien Leschiera
Le Dilettante, 272 p.
Photo Le Dilettante circa 1918