Livres

Joris Giovannetti
Nuit tu n’en finis pas

Avec Ceux que la nuit choisit, le primo-romancier Joris Giovannetti embrasse la fresque tragique d’une jeunesse corse ivre de symboles.

Entre beauté des paysages corses et intégrité des traditions, ils sont une poignée à dire adieu aux exubérances adolescentes. Gabriel découvre terrifié les attaques de panique (parmi les pages les plus justes lues sur le sujet). Vivant désormais sous l’empire de «la peur de la peur», il délaisse études de philo et engagement militant pour sombrer dans un abîme de contemplation.

Hantée par la nuit où elle a été abusée par un inconnu, Cécilia ne supporte plus son reflet. Devenue anorexique, la jeune femme esthétise sa solitude au travers des filtres Instagram. Bravant racisme et préjugés, Lélia s’efforce de vivre au grand jour son histoire avec Raphaël, le frère de Gabriel. Une idylle que Malik, son frère dealer, voit d’un mauvais oeil… Leur chute ne fait que commencer. 

Sur une poignée d’années s’étalant entre 2013 et 2019, Joris Giovannetti brosse le portrait d’une génération qui se heurte à l’entrée dans l’âge adulte, bousculée dans ses idéaux déjà déçus. Étudiants, patron de bar, exploitant agricole, militants nationalistes, berger, tous privés de leur innocence, il leur faut dompter leurs angoisses pour trouver un sens à leur vie.

Prenant pour cadre les tiraillements identitaires qui agitent l’Île de Beauté (lutte armée, mafia, rapport aux touristes et à l’émigration), Giovannetti marche dans les traces de son compatriote Jérôme Ferrari (Nord sentinelle) dont il partage le regard acéré. «On coule à force d’aller au fond des choses.»

Entrecroisant les temporalités, parvenant à faire exister à égalité ses différents protagonistes marqués par le sceau de l’héritage et du destin, l’ampleur de ce premier roman impressionne. La question de la violence personnelle et communautaire qui sous-tend tout le livre est traitée avec une rare hauteur de vue. Certes, le prof de philo s’appesantît de-ci de-là via la résurgence d’une impulsion théologique quelque peu obsessionnelle: le sexe invariablement dépeint sous les atours d’un rituel païen ou le leitmotiv des anges. On pinaille. Hantée par Nietzsche et les méandres de l’égoïsme numérique, cette fresque chorale et tragique sur une jeunesse ivre de symboles signe la révélation d’un écrivain à suivre. Ecce homo.

LIVRE / PREMIER ROMAN

Ceux que la nuit choisit

de Joris Giovannetti

Denoël, 480 p.