Livres

Jonas Hassen Khemiri
Inception

Au coeur des questions identitaires et des tourments de l’écriture, le Suédois Jonas Hassen Khemiri emporte le lecteur dans un tourbillon intense.

La première fois qu’il entend parler des soeurs Mikkola, Jonas Hassen Khemiri (prix Médicis étranger pour La Clause paternelle) a 5 ou 6 ans. Il se souvient qu’il était question d’une famille qui emménageait dans son quartier de Drakenberg, que la femme, Selima, était une «vieille amie» de son père ayant fui une malédiction, que sa mère était très contrariée. Toujours seules et prêtes à se battre, Ina, Evelyn et Anastasia semblaient n’avoir peur de rien ni de personne. Suivant scrupuleusement les règles édictées par leur mère, les soeurs veilleront toujours à passer inaperçues pour ne pas attirer la jalousie. L’aura qu’elles dégagent ne leur facilite guère la tache… À commencer par l’attraction qu’elles exercent sur Jonas. Fasciné par celles qui partagent sa nationalité pour moitié tunisienne, le futur écrivain tentera toute sa vie de (se) glisser dans leur sillage pour, qui sait, tordre la réalité afin de la rendre moins douloureuse.

«Goose I’m hit I’m hit I’m hit»

En sept cahiers échelonnés entre 2000 et 2035 (plus des incursions dans les années 1990), Khemiri déroule une fresque lyrique dont l’ampleur peut intimider (700 pages). Pourtant, dès l’entame, plongeon au coeur d’une fête de Saint-Sylvestre à l’aube de l’an 2000, le style dégage un «magnétisme» dont il est difficile de s’extraire. Au gré des séparations et des retrouvailles, des amours et des deuils, le roman se déploie en deux narrations parallèles tel un immense jeu de piste entre Stockholm, Tunis et New York. Soit un Rubik’s Cube émotionnel sur la question de l’appartenance, dont la carcasse est secouée par l’onde de choc provenant de la dernière pièce lorsque celle-ci se met en place. «Tu ne veux quand même pas finir comme les soeurs Mikkola.»

Outre l’étourdissante boucle temporelle de 300 pages composant le Livre I (entre autres ellipses vertigineuses dont le livre fait son miel), on citera des retrouvailles devant un rideau métallique dignes de celles de Ross et Rachel dans Friends puis, surtout, une mise en abîme de l’écriture, ses affres et ses doutes, comme on en a rarement lues. Emporté par une frénésie graphomane et délirante, pétrifié dans un élan désespéré de retenir le temps qui passe, Khemiri veut tout enregistrer, tout saisir, pour comprendre comment faire la paix avec sa voix intérieure. Pourquoi regarde-t-on 40 fois Top Gun adolescent, pourquoi les phrases malencontreuses d’un père s’inscrivent durablement en nous pour toute la vie?

Voulant percer le mystère de la malédiction empêchant les soeurs Mikkola de s’attacher à quelqu’un, parce que les personnages de fiction nous guérissent parfois lorsque les personnes réelles se dissolvent dans l’éther, ce grand livre sur les non-dits (familiaux, comment s’appartenir, la dépression) et son final lumineux ne vous lâche pas. «(…) je sais que quand je relirai ce texte, je couperai soigneusement ces parties, je supprimerai chaque phrase où il est écrit que je pleure.»

ROMAN

Les Soeurs

De Jonas Hassen Khemiri, Traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy

Actes Sud, 686p.

Photo © Stéphane de Sakutin / AFP