Jérôme Ferrari
Voyage au bout de l’enfer
Dans le deuxième volet de ses Contes de l’indigène et du voyageur, l’écrivain-philosophe Jérôme Ferrari poursuit son étude féroce sur l’altérité et la colonisation. Foudroyant!
Tentant de fuir une Europe étouffant sous sa suffisance, un professeur de secondaire atterrit à Alger. Tombant éperdument amoureux de Nardjess, il l’épouse et se convertit à l’islam. Mais ses rêves d’évasion se fracassent contre l’arrogance jalouse de ses collègues et le racisme de diplomates obscènes, confits dans leur sentiment de supériorité. Fuyant la guerre civile, le couple et leur petite fille s’envolent pour les Emirats. Prisonniers de leurs privilèges, ils vivent retranchés dans une petite tour de Babel de verre et de béton. Seule Kaveesha, vigilante employée de maison partie du Sri Lanka trente ans plus tôt, semble à même de partager leur sentiment de perte inextricable. Pour l’heure, à la recherche d’un carrossier suite à un accrochage, le narrateur tourne depuis une heure sous une canicule ardente en périphérie du désert d’Abu Dhabi. Tel David Vincent, il a vu les envahisseurs: une horde d’expatriés ayant pris forme humaine. Le cauchemar a déjà commencé. «Moi aussi, je suis perdu.»
Après avoir étrillé les calamités du tourisme dans le jubilatoire Nord sentinelle, l’écrivain-philosophe Jérôme Ferrari poursuit son étude au pessimisme féroce sur l’altérité et la colonisation. Se concentrant sur l’expatriation et l’immigration, ce deuxième volet des Contes de l’indigène et du voyageur dépasse le jeu de massacre grinçant des hypocrisies sociales (coucou White Lotus). Confrontant les mirages de l’exotisme à l’épreuve du terrain, fouissant les sables mouvants de la duplicité humaine, le propos se distingue par une radicalité où darde un vertige existentiel. Hypnotique, cinglant, d’une pureté formelle implacable, ce court volume s’enfonce dans les tréfonds d’une solitude inexorable (on songe au film Gerry de Gus Van Sant).
Pour l’auteur du Sermon sur la Chute de Rome (Prix Goncourt 2012), prendre la mesure de nos actes, répondre de l’état du monde où, complices, nous acceptons de vivre sans nous rencontrer, ne saurait être gracié par quelque repentir. «La mauvaise conscience ne vaut, au fond, guère mieux que la bonne car elle permet seulement de faire, dans les affres délicieux de la contrition, l’expérience réconfortante de la supériorité morale.» Foudroyant.


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