Jean-Yves Jouannais
Fleurs de ruine
Contant le procès de mainates sifflant l’hymne nazi en 1947, Jean-Yves Jouannais signe une merveille picturale et poétique sur un champ de ruines.
Février 1947, le capitaine américain Jacob Lenz débarque à Brême pour une mission spéciale dont il ignore tout. Intégrant la Commission principale de dénazification, l’officier découvre qu’on fait appel à ses compétences de juriste et d’ornithologue pour instruire un invraisemblable procès d’oiseaux. Nichant dans la forêt de Hasbruch, une colonie de mainates siffle l’hymne du Troisième Reich scandé autrefois par l’unité SS qui s’entraînait en ces bois. Comme les spécimens transmettront à leur descendance le chant nazi, il convient de juger la responsabilité pénale et l’éradication des volatiles à «l’entêtement criminel». Cette occupation se révélant somme toute préférable à l’ennui, pris dans les filets d’un jeu absurde dont personne ne comprend les règles, Lenz se rebiffe pour défendre la cause des oiseaux allemands soupçonnés d’idéologie. «Est-ce que c’était ça, occuper un pays? Occuper son propre temps dans le pays en question?»
Passionné par l’histoire des conflits, Jean-Yves Jouannais lui consacra durant seize ans un cycle de conférences-performances sous forme d’abécédaire (L’Encyclopédie des guerres). Ce goût pour la polémologie, l’art de la guerre comme phénomène sociologique, l’ancien rédacteur en chef d’Art Press le traduit notamment au travers d’une fascination pour la topographie des villes assiégées (L’Usage des ruines), l’écroulement des châteaux de sables (Les Barrages de sable). Au confluent de ces tropismes assiégés vient tout naturellement s’inscrire la géographie de ce bref roman kafkaïen et existentialiste.
Les Rêveries du promeneur solitaire
Arpentant un dédale de ruines sous les cendres, s’égarant «à travers une forêt plus dense que toutes celles des contes de Grimm», chavirant le long des berges de la Weser, le capitaine désoeuvré se promène tel un haleur traînant son ennui. Se cherchant une occupation du temps, Lenz s’interroge: pourquoi n’a-t-il jamais désiré écrire? Écrire pour guérir, vivre vraiment, l’officier s’en pense incapable. «À 60 ans, il ne se souvenait pas de périodes de sa vie où il se serait vraiment senti exister.»
Tel De Gaulle se décrivant dans ses mémoires «être l’homme de personne», l’homme de devoir se sait prisonnier d’une mission, d’une histoire, de sa propre voie solitaire… À qui pourrait-il manquer? À qui veut l’entendre, Jouannais se défend d’être écrivain. Derrière les remparts de cette défiance, l’œuvre vient clouer le bec. Entre l’intelligence et le geste, on capitule devant l’économie majestueuse de la phrase: douée de sens et de but, une centaine de pages suffisent pour attraper la nature, la lumière et l’âme, gagner quelque chose sur le non-sens du monde. On siffle d’une traite cet alcool fort dont les éclats scintillent de puissante littérature. «Absorbant ce trésor, il lui sembla achever de ruiner l’Allemagne. À la fin, il faut aspirer par la bouche, large ouverte, les vapeurs encore présentes dans le verre.» Superbe!


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