Livres

Jean Villemin
Le passe-murailles


Avec une minutie de maquettiste, Jean Villemin échafaude un univers kafkaïen et s’impose en maître du fantastique contemporain.

Son éditeur disparu sans laissé de trace, la façade de l’immeuble d’en face qui semble grandir, les voisins chez qui on entend tout, l’écrivain cherche une échappatoire. Pour fuir les scènes avec Suzanne qui reproche de ne pas ramener assez d’argent, l’idée serait de tuer le temps ou bien de mourir. S’arrimant au zinc de La Rose d’Or – deux serveuses, un client sans cou, l’affluence les jours de loto – il découvre un ouvrage obscur portant ce même nom. Le voyage intérieur ne fait que commencer…

Spécialiste en traversées absurdes, Villemin joue les passe-murailles: diagonales du vide, portes béantes sur précipices, impasses de l’existence, à quoi ça tient. Chez d’autres, cette histoire de livre s’emparant de ses lecteurs pour modifier les consciences aurait pu prêter à sourire, voire à bailler. Ici, la redoutable précision du trait donne vie à un fantastique piégeur: dans un confondant jeu de miroirs sur le mystérieux transport des récits, l’inquiétante étrangeté gagne en puissance et fait littéralement bouger les lignes. 

Avec une intimité rare, troublante, le livre absorbe son lecteur, l’invite au lâcher prise le temps d’une mise à nu hors de la réalité. «Écoute, ce livre modifie les consciences aussi sûrement qu’un psychotrope.» On lit d’une traite puis referme l’ouvrage sur la table du bistrot, un peu sonné. L’homme sans cou n’est plus là, tu as sifflé ta seconde bière. Debout, remontant ton col, tu grimaces quand tu crois t’apercevoir dans la glace. Tu quittes La Rose d’or. «Le soir tombe et c’est comme une écluse qui s’ouvre et te remplit d’inquiétude.» Qui a regardé qui? Un fascinant tour de passe-passe beau bizarre.

ROMAN / FANTASTIQUE
Brocken
de Jean Villemin
Le Dilettante, 128p.

Tout un Programme!

Orgueil de la nation, on se pousse du col et chaque scientifique rêve de participer au Programme… Inopinément promu curateur, le narrateur est envoyé malgré lui à Nova Radom, mystérieuse cité perdue dans un océan de roseaux à laquelle on accède par une unique voie ferrée. Sous les ordres d’un invisible Directoire, la société des ingénieurs s’y consume en un surplace délétère: plaire sans déplaire, servir sans desservir.

Orfèvre d’un minimalisme ciselé, Jean Villemin fausse les perspectives d’un univers kafkaïen où allégorie et précis de Pataphysique se confondent. Dans un décor digne des Cités Obscures de Schuiten et Peeters, entre fluide glacial et ironie glaçante, perle une angoisse sourde. Comment braver l’interdit face au rien bureaucratique? Séquestration au grand air et comportement moutonnier évoquent la série Le Prisonnier voire le Truman Show. Un monde factice où vivre en homme occupé, ça vous rappelle quelque chose? Le dormeur doit se réveiller…

ROMAN / FANTASTIQUE
Le Pays des herbes debout
de Jean Villemin
Le Dilettante, 160 p.