Livres

Jean Le Gall
Marche à l’ombre

Fustigeant la ruine des idéologies dans le ventre mou de l’individualisme et renvoyant la politique à son inexistence, Jean Le Gall signe un triomphe de comédie à l’italienne. 

Rome, 1969. Dans une Italie en proie aux révoltes sociales et aux attentats, Nicola Palumbo, promu champion d’un communisme «dissident», se voit promettre un destin national considérable. Enhardi mais empêtré par la figure d’autorité dont on lui fait grâce, le leader fait volte-face devant ses militants le jour de son élection au poste de secrétaire général. Tournant le dos à la carrière politique, le drôle de zèbre se fait embaucher comme commercial pour une enseigne d’ameublement: selon lui, le lieu idéal pour mener une étude sur l’affaissement de «l’homme moyen». «Le canapé, c’est de l’esthétique démocratique, c’est la fin de l’aventure, c’est un monde à la mesure de nos désirs et nos désirs ne sont plus qu’indigents.» Dès lors, reconverti dans le convertible, l’antimoderne tourmenté se fait fort de théoriser une révolution du réel. Faisons-lui confiance: Nicola est un gars sûr (enfin, faut voir), digne (à 45 balais, il ne porte pas de tricot de peau sous sa chemise), bref un homme à suivre. D’ailleurs, un agent du renseignement l’a pris en filature et Silvana Mangano – «La» Mangano! – manque de se jeter dans ses bras. Du reste, Palumbo est prêt à tout: tenez, le voilà qui expérimente le congé maladie!

«La politique ferait mieux de vous laisser tranquille»

Brossant le portrait haut-en-couleurs de «l’individu le plus lucide de l’humanité», Jean Le Gall (Les lois de l’apogée) signe rien moins que la comédie italienne de l’année! Dans sa tête, Nicola n’est pas seul: sujet à un trouble de la personnalité multiple, il s’écrit des lettres flamboyantes où il s’étonne, s’émeut voire se sermonne. Son entourage n’est pas en reste, l’iconoclaste aime à s’entourer de «voyous» indécrottables (gigolo, escroc, écrivain), «bruyants comme des locomotives», partageant son goût des complications. Quant au décorum, la « Ville éternelle » ploie sous un tourbillon rocambolesque où la fantaisie la plus débridée règne en majesté.

Déclarant la guerre à l’ennui comme à l’homme moyen – ce «client de la vie, de la société, de la politique», la farce grinçante sonne comme un hommage avoué aux nouvelles de Moravia, au cinéma de Dino Risi et autres La grande belleza de Sorrentino (tous cités). Cheval de Troie d’une charge contre la politique qui gâche la vie en accélérant le dérèglement du réel, doublée d’une diatribe finaude contre le cynisme de la société de consommation, l’humour tonitruant fait mouche à chaque page. Cascade de gags désopilants, dialogues à se pâmer (même les oiseaux jouent de la petite flûte)… C’est un festival du verbe et de l’esprit. Transformant la décrépitude du genre humain en une fête du scepticisme, Le Gall marche sur Rome et sur l’eau; on lui renvoie la flèche qu’il adresse à Stendhal: «Un désenchanteur de première bourre, un railleur exceptionnel.» Médusé de tristesse et cependant drapé d’une drôlerie sauvage, on referme l’ouvrage «comme un muet regarde un bavard: avec surprise et jalousie.»

LIVRES / ROMAN

Dernières nouvelles de Rome et de l’existence

de Jean Le Gall

Gallimard, 192 p.

Photo © Francesca Mantovani / Gallimard