François Bégaudeau
Pas de pitié pour les fragiles!
Sur le poids des choix et de l’engagement lors du passage à l’âge adulte, François Bégaudeau bouscule le déterminisme dans un livre intense sur la fraternité.
Steve et Mickaël grandissent dans la France de la Star Ac et des attentats de Charlie Hebdo. Solidaires dans les bons délires comme dans les emmerdes, les Françon se ressemblent beaucoup; on les surnomme «les twins». Tony, leur dealer, est catégorique: «l’honnêteté est marquée sur votre gueule, vous n’y pouvez rien». Un épisode de harcèlement au collège dévoile chez Steve une plus grande fragilité, alors que son cadet a toujours le chic pour trouver le point sensible.
Adolescents, ils braquent une vieille dame pour acheter de la «fumette» et leurs chemins divergent. Condamné à six mois avec sursis, Steve preste un stage de citoyenneté avec travaux d’intérêt général. Mineur, Mickaël écope de neuf mois dans un centre éducatif fermé en bad compagnie: des «vrais» délinquants, têtes brûlées au quatrième degré. Il en ressort changé, fermé, sur la défensive. Recalé par l’armée, viré de Facebook pour avoir posté des «trucs chelous», Mickaël découvre par hasard une vidéo du YPG (Unités de protection du peuple) appelant à se joindre au combat contre Daech en Syrie. En secret, il prépare son départ pour l’Irak au coeur des années 2010… Et la DGSI commence à avoir un oeil sur lui. Quelques mois plus tard, Steve le rejoint. Si on lui demandait s’il s’est enrôlé dans la brigade internationale des Lions du Rojava pour se rapprocher de son frère, il nierait par orgueil: «Chacun sa vie!» Bientôt, côte à côte, les Françon avancent sur Raqqa pour la libérer des «djihâdos».
« Avec les Kurdes d’une minute à l’autre tu passes de 2052 au Moyen Âge. Politiquement c’est Star Wars, culturellement c’est Cro-Magnon. Un type qui dégueule ses viscères, c’est le destin. »
Sans lyrisme ni pathos, François Bégaudeau (L’Amour, En Guerre) suit durant 30 ans la trajectoire de deux frangins ordinaires de la banlieue du Havre, ancrés dans leur époque… jusqu’au cou. Décrivant avec force réalisme l’adolescence, les premiers écarts, puis les rebuffades du monde du travail, la caméra se tient à hauteur d’épaule. Ce n’est peut-être pas un hasard si on pense à Elephant,de Gus Van Sant, Palme d’Or en 2003, s’appuyant sur la fusillade de Columbine… Pour éviter la honte subie à l’école, Steve envisage de débarquer fusil à la main pour «allumer un maximum d’élèves comme aux Etats-Unis». Partout, la culture masculiniste pousse les frères à «porter leurs couilles»: au collège, en stage d’apprentissage, au taf, pas de pitié pour les fragiles!
Signées par les épisodes du jeu de combat Battlefield et les t-Shirt Rocky, les années défilent, gangrénées par la violence. Leur trajectoire les propulse à Raqqa, où 10.000 hommes du YPG se préparent pour l’opération «Colère de l’Euphrate». Les Françon veulent en être, Mike souhaite «en prendre plein la gueule». «Avec les Kurdes (…) Politiquement c’est Star Wars, culturellement c’est Cro-Magnon. Un type qui dégueule ses viscères, c’est le destin.» Epousant leur colère et leur langue, adoptant une approche systémique pour décrire les évènements sociétaux qui agissent comme détonateurs, le livre, soufflant de réalisme, finit par exploser au visage. «Raconter tout mais à qui?»


TaggedActes Sud, Emmanuelle Tardif, Les fils d'Otmar, Peter Buwalda, Roman