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Eric Marty
Regarde les hommes tomber

Avec Frédéric, roman initiatique sous emprise de la duplicité, Eric Marty transpose Le Rouge et le Noir sous le règne déclinant de Mitterand.

Moussière, années 90. Dans le Jura enclavé entre sapins et sources, Frédéric procrastine dans sa chambre depuis la fermeture de la scierie. Il en oublierait presque Claire, «petite amie intermittente», si celle-ci ne lui confiait qu’elle pourrait être enceinte… Un évènement chasse l’autre: trompant son ennui, Frédéric fait la connaissance du couple de Parisiens fraîchement débarqué au village. Leur façon de se vouvoyer, leur vocabulaire et leurs manières, les Fréron en imposent. Tombé sous leur coupe, Frédéric s’entiche follement, «dans un état d’excitation (…), une émotion à fleur de peau, l’envie de tuer quelqu’un».

Anne et Renaud ne se font guère prier, couvent «leur petit Frédéric», dont toute l’éducation est à faire. Sous la conduite de ces conseillers de l’ombre parachutés dans la vie politique locale, Freddy découvre l’art du guet-apens et de la duplicité. Une fois «déguisé en homme», on l’envoie à Paris pour rencontrer son futur maître, Socrate, figure du «Mouvement», oeuvrant pour que la droite ne soit contaminée par les idées de gauche.

Ce portrait d’un «jeune homme prometteur» façonné de toutes pièces s’inscrit dans la thématique de l’emprise qui plane sur la rentrée littéraire. À l’instar de Camille Laurens (Ta promesse), Vanessa Springora (Patronyme) ou David Ducreux Sincey (La loi du moins fort), Eric Marty sonde l’héritage familial et mémoriel sous le joug de la domination.

Aspiré par le trou noir de la spirale bourgeoise, Frédéric découvre les coulisses politiques, ses passe-droits et autres conciliabules venimeux. Passant du jambon coquillettes au foie gras, le «pèquenot crasseux et inculte» chasse de sa mémoire petite amie, racines ouvrières et obsession du lendemain, pour se révéler en faussaire. Sens du croquis et de la mise en scène, la métamorphose du vilain petit canard se drape dans l’étoffe de dialogues acides susurrés par des charmeurs de serpents, « comme un sucre qu’on offre à un chien ». Un art de la mystification cruel et éminemment romanesque.

ROMAN

Frédéric

d’Eric Marty

Seuil, 288 p.

Photo ©HERMANCE TRIAY