Eduardo Halfon
L’emprise
Pour son entrée en littérature, Eduardo Halfon signait un texte fulgurant sur l’origine d’une vocation, d’une précision aveuglante, où les mots sont jetés tels une poignée de terre devant l’abîme.
«Vous ne m’avez jamais lu. Jamais, père.» Dans cette novella épistolaire, un fils énumère sans détour les gouffres de silence et de non-dits, d’ignorance tyrannique, où vient sourdre un chant de désespoir face au géant autoritaire et absent. Pour se sauver, consumé par la colère, le fils a pris le large, trouvé refuge et patrie dans le langage. Ainsi, au fantôme paternel se sont substitués ceux des soeurs et frères d’écriture. Se sauver, vraiment? «Votre main, comme celle du père d’Hemingway, soutient mon arme.» Et de dresser la liste des écrivains, «beaux endormis», ayant tiré un trait définitif sur l’existence, acculés au suicide lorsque l’écriture n’offrit plus aucun remède à la mélancolie. Hunter S. Thompson se tire une balle dans la tête devant sa machine à écrire, Sylvia Plath est retrouvée la tête plongée dans un four, Virginia Woolf s’avance dans les eaux les poches lestées de pierres lourdes.
Convoquant Stefan Zweig, Jack London, David Foster Wallace…, le fils est bientôt rejoint par une assemblée de spectres chuchotant par-dessus son épaule. Qui pendu, empoisonné, ou se tailladant l’abdomen comme Mishima. Style, concision, rapport à l’identité et à la transmission, jeu avec l’autofiction, acuité émotionnelle: dans cette novella inaugurale parue en 2003, tout Halfon est déjà là, le coeur et la lettre d’une oeuvre en devenir, son substrat. La (re)découvrir aujourd’hui dans une nouvelle traduction attise avec quelle déchirante perfection formelle l’écrivain guatémaltèque (prix Médicis étranger pour Tarentule) plonge au coeur du réacteur saturnien. «C’est peut-être pour cela que j’écris ou, plutôt, pour cela que j’ai besoin d’écrire.»

LIVRES / NOVELLA
Saturne
d’Eduardo Halfon, traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg.
La Table Ronde, 80 p.
Photo © Laura Stevens // Modds

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