Camille Bordas-c-Yann Stofer
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Camille Bordas
Plus dure sera la chute

Dans un ample mouvement choral, Camille Bordas dissèque la mécanique du rire et les rouages obsessionnels de l’écriture.

Ils sont une poignée inscrits au master de stand-up de l’université de Chicago. Obnubilés par le fait de transformer toute idée en sketch, profs et étudiants partagent la même hantise: que quelqu’un écrive la même blague, plus vite, mieux, voire même «en pire». Ce soir, la fine équipe s’apprête à affronter la troupe de Second City, prestigieuse école d’improvisation… Mais le sujet qui occupe toutes les discussions, c’est l’arrivée imminente de Manny Reinhhardt au titre de professeur invité. Après avoir frappé un confrère, le comédien star a été visé par des témoignages de femmes évoquant une «inconduite émotionnelle». Devenu «radioactif», l’arrivée de l’humoriste misanthrope divise le campus.

Scène, talk shows, plateformes… Depuis l’explosion du stand-up, la figure de l’humoriste truste tous les plateaux et ne cesse d’engendrer une concurrence accrue. Anthropologue spécialiste de l’histoire de l’art, Camille Bordas plonge au coeur de la fabrique du rire pour en disséquer les codes. À travers la reconnaissance de ses pairs et du public, le comique se coltine l’inconscient de la société, le moteur de la honte, au gré des fluctuations du baromètre social: «(…)les humoristes ne pourraient bientôt plus faire de blagues sur les humains s’ils voulaient éviter le scandale, et il faudrait donc se rabattre sur d’autres espèces.» 

Dans un ample mouvement choral, le temps d’une journée, l’écrivaine française exilée aux Etats-Unis brasse les contradictions d’une époque qui se saoule d’irrévérence tout en s’offusquant de tout et son contraire. «Prêts à tuer pour une vanne», ses humoristes se débattent à chaque instant avec leurs angoisses (même lors d’une alerte attentat sur le campus) pour tirer la substantifique moelle de leur futur matériel. S’attachant à la confection de la partie immergée de l’iceberg, l’obsession du texte, Bordas se demande si le stand-up a détrôné la forme romanesque pour se consoler du monde. Langue pendue (aussi volubile que son sujet), grinçant comme l’était l’humour borderline d’Andy Kaufmann, ce buvard acide évoque les premiers Bret Easton Ellis revus par Louis C.K. Pour public averti, donc? «Tu ne racontes que des blagues. – Je raconte des histoires

Camille Bordas - Des inconnus à qui parler - Denoël
ROMAN
Des inconnus à qui parler
de Camille Bordas
Denoël, 448p.
Photo © Yann Stofer