Livres

Andrew McMillan
The Fall

Avec une économie de moyens et un tact impressionnants, McMillan surprend avec un roman queer situé dans l’une des communes anglaises les plus pauvres.

Classée dernière commune d’Angleterre en matière de revenus, Barnsley s’accroche à ses souvenirs. La montée du club en Première League remonte à 1996; le pub est devenu une église. Durant les années 70, le toit s’est effondré sur les mineurs qui travaillaient sur le front de taille. Depuis, victimes collatérales du déclin de l’industrie lourde, les habitants se sentent piégés sous un ciel «chaussette grise usée jusqu’à la corde»et l’estime de soi demeure fragile. Costume deux-pièces et perruque trop grande, Simon répète le filage de son numéro de drag dans un pub. Il trépigne à l’idée que son père et son petit ami Ryan découvrent Puttana Short Dress, sa Tatcher effrontée clamant: «For the women of the working class!» Agent de sécurité dans un centre commercial, Ryan se repasse subrepticement les images de leur rencontre. Désormais, Simon se montre catégorique : «Si tu viens pas au spectacle, pas la peine de revenir.»

Plongé(e) au coeur des bassins miniers à l’heure de l’appli Grindr et des vidéos de sexe OnlyFans, cet étonnant roman sociétal et queer privilégie la subtilité psychologique au lyrisme. Avec un souci quasi documentaire, Andrew McMillan explore comment les catastrophes se fondent dans la mémoire collective. Puissante, la technique littéraire se fait discrète: tout est question de point de vue, d’angle, de hors-champ. À l’image de la scansion répétée du regroupement matinal des mineurs, ivres de fatigue, faisant mine de lacer une chaussure quand ils manquent de tomber. Entre Ken Loach et Mike Leigh, sur le fil entre le cru et la retenue, on entend siffler l’accent local “reight” (non pas “right”). «Appartenir au passé. J’ai le coeur qui se serre rien qu’à y penser, mais j’ai peur d’oublier et que tout revienne s’immiscer en moi jusqu’à ce que j’en étouffe.» Une découverte!

LIVRE / PREMIER ROMAN

Pitié

d’Andrew McMillan, traduit de l’anglais par Laurent Trèves

Grasset, 240 p.

Photo © Sophie Davidson