Livres

André Bajani
Porte dérobée

Peut-on abandonner ses parents? André Bajani célèbre l’anniversaire d’une libération et la victoire de l’insoumission au patriarcat toxique. Mesuré, pudique et implacable.

Tous les 15 jours, le fils effectue le trajet retour vers Turin, parcourt le ventre noué les 70 kilomètres qui le sépare du foyer familial. Renonçant à une vie choisie, la mère s’y est laissée couler, «à nettoyer, servir, obéir à son mari à la maison et au lit». Sa façon d’être au monde n’étant «pas digne d’être remarquée», elle fit une croix sur des amitiés condamnées à l’éphémère et sur son travail comme vendeuse: des «passe-temps» coupables qui auraient pu embraser l’hérésie d’une rébellion. Il y eut bien, une fois, un mot griffonné et puis… Et puis rien. Non seulement faut-il absoudre les tromperies du mâle au motif d’une absolue nécessité («il en avait besoin»), mais encore faut-il renoncer à toute existence personnelle. Sous la coupe du mari, la juridiction du père, on file droit et on s’efface. Alors la timidité tient lieu de bastion, le regard se détourne lorsque le pater familias explose avec une cadence routinière en de soudains accès de colère, et les yeux se baissent sur les grilles de mots croisés dont les barreaux évoquent une prison.

«Est-il possible d’abandonner ses propres parents?» Écrit 10 ans après la séparation définitive, le narrateur célèbre l’étrange anniversaire d’une libération. Quand il devient urgent de fuir, pas juste de s’éloigner pour tenir à distance, faute de quoi les rôles se répètent inlassablement: «le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation.» Dans un acte de contrition qui vient solder la fiction familiale qui perdura 41 ans et ressemble à tant d’autres, le fils renie la version du père assignant à la mère de disparaitre. Il s’efforce dès lors de retrouver sa trace, cherchant l’angle mort qui fera poindre un rayon de lumière sur celle qui, toute sa vie, a été contrainte de s’effacer.

À la fois mesuré, pudique et implacable, ce roman de l’insoumission au patriarcat a été couronné du Prix Strega en 2025. Andréa Bajani y décrit avec méthode le gâchis des non-dits perpétués par la routine et la peur. «Après quoi j’ai changé de numéro de téléphone, de domicile, de continent, j’ai élevé un mur inexpugnable, j’ai placé un océan entre nous. Ces 10 années ont été les meilleures de ma vie.»

LIVRES / ROMAN
L’anniversaire
d’Andréa Bajani, traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Gallimard, 160 p.
Photo: © Fabio Mazzarella/Sintesi/SIPA