Livres

Ali Smith
Lost highway

Sublimation de l’ennui, confusion des identités, Ali Smith explore les méandres du confinement en soufflant sur les sables du temps.

2021, Royaume-Uni, le Covid dicte sa loi. Engluée dans les sables mouvants de journées identiques, Sandy Gray ressasse son désarroi, dont la maladie du père, retenu à l’hôpital. Conservatrice de musée, une ancienne voisine de fac l’appelle au sujet d’une mystérieuse serrure. Retenue à la douane avec l’artefact, elle entendit une voix retentir: «Oiseau de feu ou couvre-feu. À vous de choisir». Végétant dans une version amoindrie d’elle-même, refusant la compagnie des humains, ces envahisseurs, Sandy se sent appelée par cette étrange histoire dont le sens se dérobe…

Difficile d’en dire plus sur l’intrigue flottante qui imprègne ce roman introspectif au pouvoir d’attraction déroutant. Le lecteur bascule avec une étonnante facilité de l’autre côté du miroir, un peu à la façon dont Haruki Murakami entraînait (fut un temps) dans une course au mouton sauvage et autres ballades de l’impossible entre surréalisme et postmodernisme. Stupéfaite face au statut des réfugiés, aux violences faites aux femmes, à la crise environnementale, la narratrice interroge le poids des mots face à la perte de sens, l’incommunicabilité.

La confusion des identités travaillée par le biais de l’étrangeté, les personnages apparaissent individuels et plusieurs en même temps. On pense à l’inconscient qui sourd chez David Lynch, les significations affleurent et la traversée d’un poème devient source d’apprentissage. Mention spéciale pour la traductrice, Laetitia Devaux, qui parvient à crocheter une langue «aussi flexible qu’une branche verte». Confrontant certains aspects terrifiants de l’imagination avec la réalité, Ali Smith écosse nos couches de vulnérabilité au coeur de l’aliénation, quand la tragédie le dispute au grotesque. Plane le phoenix de la littérature: «si les mots sont vivants, alors le sens est vivant».

LIVRE / ROMAN

Un bout de chemin

d’Ali Smith, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

Grasset, 240 p.