Adrien Genoudet-c-Bénédicte Roscot
Livres

Adrien Genoudet
Contre tout guerrier

A partir de la correspondance entre deux époux séparés par la guerre d’Indochine, Adrien Genoudet fustige le bourbier colonial.

Un corps est exhumé pour faire de la place dans le caveau familial. Simone ressurgit, vêtue de son áo dài bleu, tunique traditionnelle vietnamienne qu’elle ne quittait plus. Mais aussi un carton barré de la mention Nancy-Saïgon, renfermant deux ans de correspondance avec son mari, le lieutenant Paul Sanzach, parti guerroyer en Indochine. Plongeant dans les méandres de ces échanges entre le Mékong et la Lorraine, Adrien Genoudet retrace la rencontre au lac de Constance, la vie itinérante en Allemagne, un mariage précipité, la grossesse de Simone, le départ pour l’Indochine; oui, tout est allé trop vite. Déjà leurs vies s’éloignent, l’amour se consume dans le gouffre de la séparation «où l’attente perfore tout». Simone couve les braises des journées heureuses, entretient le feu roulant des questions: «A quoi ressemble l’Indochine mon amour?»

Au coeur de la fournaise «épaisse aux narines, sous les bras», perdu dans une guerre d’usure à l’aveugle, Sanzach improvise la vie au sein du Hérisson, petit poste à ras la brousse. L’impatience poisseuse et le fou rire des singes virent bientôt à l’humiliation. Pour se remettre les idées en place, on «corrige» les locaux à coup de nerf de buffle pour soutirer des renseignements au crachoir, on boit à la renverse dans les bouges et les bordels. Alcool, orgies, opium… Affamés de troubles juvéniles, les hommes en armes s’octroient «le dû (…) de se vider pour se battre». Arcbouté sur des archives personnelles, Genoudet (Le Champ des cris) ravive d’un même trait soutenu et venimeux ce conflit majeur de la décolonisation. Intense et âpre, le roman étrille sans ciller le bourbier du désordre. Sous les casques et leur imaginaire de bas de ceinture, chacun en prend pour son grade. «Ce qui s’était passé en Indochine devait y rester».

Adrien Genoudet - Nancy-Saïgon - Seuil
ROMAN
Nancy-Saïgon
d’Adrien Genoudet
Seuil, 300 p.
Photo © Bénédicte Roscot