Vincent Ravalec
L’argot win

Le Diable Vauvert compile l’intégrale des Nouvelles de Ravalec. 120 textes, une somme, une rafle étalée sur trente ans, une rouste jubilatoire. Un pur moment de rock’n’roll.

C’est de la bonne, de la très bonne, Une bonne dose de faits divers. En trente ans de nouvelles ici rassemblées, agrémentées d’inédits, Vincent Ravalec (écrivain mais aussi scénariste et réalisateur) est allé au charbon, s’est demandé pourquoi la vie des uns prenait une tournure si étrange et cruelle. C’est une ribambelle de cités où t’es défoncé rien qu’en sniffant l’air de la cage d’escalier, un repaire pour les amoureux du radiateur, avec de la moustache, qui dégagent en filière professionnelle. Des studios avec w-c à la turque, le papier peint légèrement décollé. Y a des tronches de méchants et des innocents, des vilains, des cassos pire que des Rapetou, des gueules près de la vie, pas de la réclame. Chez Ravalec, l’énergie emporte tout : un condé bourré avec les larmes aux yeux, les filles à poil et les boîtes échangistes, “de la libanaise, tellement pure que la couper était presque une obligation morale”. De la cadence et du swing, on pense au Philippe Djian des débuts qui se prendrait une beigne. Soit une somme de 120 textes compilés en un recueil de 1700 pages, brut de décoffrage.

Effacement progressif des consignes de sécurité

Révélé dans les années 90, ses débuts donnent le ton. Se faufilant dans les bureaux d’Antenne 2 pour chiper du papier à en-tête, Ravalec s’écrit une fausse lettre de recommandation : « Ma petite Cocotte, le loupe pas, je crois que Grasset est sur le coup.» Françoise Verny, à l’époque papesse de l’édition, le rappelle pour lui commander un roman. Ce sera Cantique de la racaille, couronné du premier Prix de Flore. L’anecdote révèle une dégaine et une thématique, lesquelles animeront ces histoires de “pieds nickelés se prenant les pieds dans le tapis avant même d’avoir été invités à y danser”. Car si l’écrivain se met aussi en scène, en repérage ou en abyme, depuis Un pur moment de rock’n roll – 1992, pas une ride, pas un pet de graisse – Ravalec a surtout arpenté les décors extrêmes chers à Bukowsky (prisons, hôpitaux, stations-service,…) pour coller aux basques de gens perdus qui dégringolent. Quand les textes gagnent en longueur, ils ne cèdent rien en efficacité : trois lignes pour planter le décor et déjà la musique passionne, parce qu’elle ne cherche pas à plaire, à sortir la brosse à reluire. On y jacte avec un sens des dialogues, du vivant, de l’époque, à couper au couteau. D’ailleurs l’auteur n’en démord pas : “L’important c’est le feu que vous mettez dans un texte. La sauce, les émotions, la rêverie, l’aventure, la drôlerie et la poésie qui y sont ou pas. (…)” Bien sûr, en ces temps incertains de discours policé, ordonné en garde à vue, ça pourrait jaser dans les cabinets (d’experts). Ici, quand chacun passe son temps en prison, cherche à gratter qui un billet, qui une martingale, à se prostituer ou à voler, il y a plein d’expressions qui aujourd’hui ne passeraient pas (“On écoutait Elvis et Cochran. Les Rolling Stones, c’étaient quasiment des pédés.”) Parce que, dans les livres et comme pas permis, on ne vous a jamais crié, comme ça, avec le feu et tout :  “allez tous vous faire enculer!”

Ravalec Nouvelles coverNOUVELLES (édition intégrale), VINCENT RAVALEC, AU DIABLE VAUVERT, 1776 PAGES.