Régis Jauffret
Bain de jouvence

Tandis qu’on célèbre le bicentenaire de la naissance de Flaubert, Régis Jauffret retravaille la chair des archives dans un roman biographique au style majestueux. Une relecture anachronique et jubilatoire!

Le livre se déploie en deux parties : l’une à la première personne du singulier, où Jauffret se glisse dans les pantoufles de Gustave, l’autre à la troisième personne. Mélangeant les époques, cette pluralité de regards permet à l’auteur de Microfictions de nourrir l’épaisseur du récit et de rétablir quelques vérités sur l’homme, sa condition d’écrivain. Non pas l’ermite de Croisset qu’on a bien voulu dire mais un bourgeois festoyant, héritier menant grand train.“Un défunt ne prend pas la peine de se manifester pour reproduire Wikipédia.” Jauffret croque à belles dents le génie précoce en proie avec les affres du style, étrille le mépris de l’ouvrier, épingle la misogynie de l’époque. Où on redécouvre l’auteur de La vie sentimentale travaillé par la mélancolie, frappé par les deuils et les crises d’épilepsie. Quand sonne l’heure du dernier bain, Jauffret dépeint l’agonie du maître assailli par ses personnages venus lui demander des comptes. Au premier rang, la Bovary l’asperge sans compter : “Vous n’aurez été qu’un LGBT.” Mouillées d’acide ou de béatitude, les phrases “fondent délicieusement sous la langue comme des pâtes de coing.” 

À quand remonte votre passion pour Flaubert?

J’étais un lecteur de sa correspondance depuis l’âge de dix-huit ans. Flaubert m’a beaucoup influencé par ses lubies d’écriture, ses obsessions de style contre les répétitions, les assonances… Niant à tout prix qu’il puisse se trouver dans ses ouvrages, il aurait voulu un livre qui ne tienne que par le style… Ce qui est parfaitement absurde : le style, c’est la recherche de la transparence, c’est la littérature même. Faire dire aux mots quelque chose d’extrêmement précis quand on n’a plus dans l’oreille la langue de tous les jours. C’est une langue particulière qui arrive à dire quelque chose de particulier. Il y a la phrase de Hugo qui est indépassable : “le style, c’est le fond qui remonte à la surface”.

Vous avez cherché à raviver le matériau biographique?

Écrire une biographie ne m’intéressait pas, c’était répéter ce qui avait été dit. C’est un roman. Je m’en tiens à ce qu’on sait de la vie de Flaubert mais je me permets de combler avec de l’imaginaire les grands pans où on n’a rien. Flaubert était le contraire de l’image qu’on vous donne. On a été pollué par Sartre, qui racontait rigoureusement n’importe quoi en disant qu’il était l’idiot de la famille, méprisé, mal aimé… Il a été un enfant précoce et monstrueusement doué. À neuf ans, il écrit des histoires. Il était adoré, ses rapports avec son père étaient excellents. Il a dit : les deux hommes que j’ai préféré dans ma vie sont Alfred Le Poittevin et mon père. Son génie a été reconnu par son entourage bien avant Madame Bovary.

Sur ses amours contrariées, on découvre une certaine défiance vis-à-vis des femmes et vous révélez son grand amour pour le poète Alfred Le Poittevin.

C’est un homme sentimental, avec la misogynie de l’époque. Flaubert ne voulait rien donner aux femmes : ni les épouser, ni vivre avec elles. Toutes les maîtresses qu’il a eues, c’étaient toujours des amours impossibles. Je ne sens jamais un amour démesuré pour Louise Colet, c’est une générosité comptée. Sur sept ou huit ans, ils ont du se voir une quinzaine de fois. Pour moi, Alfred Le Poittevin, c’est l’amour de sa vie. C’est la lecture des correspondances qui nous restent, où demeurent des passages très explicites. Dans la correspondance avec Louise Colet, il est toujours dans le retrait. L’amour qu’il portait à Le Poittevin était total.

Vous glisser dans la peau de l’auteur vous a permis de remettre l’oeuvre en perspective, de questionner notamment son rapport aux classes sociales? 

Oui. On est dans l’anachronisme : Flaubert revient deux siècles après. Quand il avait dix-huit ans, des enfants de moins de huit ans travaillaient dans les fabriques. Il aurait pu s’en offusquer. On parle toujours d’histoires de sexe mais les choses les plus choquantes sont celles-là. C’est une question importante avec notre vision de l’Histoire, notre morale d’aujourd’hui. J’essaie de reporter un peu en perspective. L’aspect social chez Flaubert est assez choquant. Il y a une sorte de suffisance, pour quelqu’un qui a vécu de ses rentes, un mépris des gens qui travaillent, des gens pauvres, une haine de l’ouvrier. On peut aborder ces sujets deux siècles après. Et qu’est-ce qu’on dirait nous, de nous-mêmes, deux siècles après? La fiction du livre, c’est ça : c’est Flaubert qui revient sur ses traces. Et qu’en pense-t-il de lui, que pense-t-il de sa vie?

Flaubert avait pour obsession de faire sonner le langage… Aujourd’hui, outre le style, c’est la langue elle-même qui semble se tarir.

Ça a été une entreprise littéraire profonde pour moi, où j’ai essayé d’aller assez loin dans la réflexion sur ce qu’apporte le langage, sur ce qu’on est en train de détruire. Jusqu’à présent, il y a eu des hauts cris pour se plaindre du franglais, de la mauvaise langue… Désormais, c’est la langue elle-même qui part! J’entendais ce professeur qui pour expliquer la métaphore à ses élèves évoquait “l’automne de la vie”. Il s’est aperçu que sur une classe de trente élèves, pas un ne savait ce qu’était l’automne. Cette phrase m’a traumatisé. Si vous ne connaissez pas le mot automne, le mot disparaît. Moins on arrive à mettre de noms sur l’état des choses, plus on perd en intelligence et plus on tombe dans la violence.”

LE DERNIER BAIN DE GUSTAVE FLAUBERT, RÉGIS JAUFFRET, SEUIL, 336 p. PHOTO © BÉNÉDICTE ROSCOT