Livres

Phoebe Hadjimarkos Clarke
Le pacte des loups

Fantasmes horrifiques et émancipation queer fusionnent pour étriller la masculinité toxique dans un roman sociétal et fantastique. Un bad trip halluciné.

Jeune trentenaire, Fauvel se met au vert pour camper la dogsitter auprès d’Hannah, la chienne de Luc. Peu amène, le berger de Majorque n’est autre que le clone « chelou » du molosse trônant empaillé dans le salon. À Cournac, petit village français « sans histoire », la cohabitation s’avère peu propice à calmer les angoisses de la jeune femme. Devenue borgne après avoir reçu une balle de caoutchouc lors d’une manif des Gilets jaunes, Fauvel vit d’allocations et s’évade dans la fumette. Le brouillard s’épaissit lorsqu’elle découvre que les chasseurs, sur les dents depuis la découverte de carcasses d’animaux mutilés, racontent avoir été enlevés par des extraterrestres. Mazette! C’est l’un des titres les plus déroutants de cette rentrée. À la façon du cinéma de Julia Ducourneau (Titane, Palme d’or 2022) ou d’Under the skin de Jonathan Glazer (où Scarlett Johansson incarnait une mante religieuse extraterrestre), le second roman de la franco-américaine Phoebe Hadjimarkos Clarke épouse une forme de radicalité fascinante, quasi expérimentale.  

Stranger things

S’il convoque un imaginaire et des thèmes propres au fantastique et à la science-fiction, l’Aliène qui donne son titre à l’ouvrage se rapporte à l’aliénation mentale. Entre rêves, joints et séances de masturbation, le lecteur partage l’hébétude d’une héroïne « en perdition » entre le précipice de la dépression et les angoisses alimentées par sa dépendance aux opiacés. Tiraillée par la peur depuis l’enfance, Fauvel se cherche dans son rapport aux autres et tente de se préserver : petits copains pas cool, types louches, relous effrayants, « elle les connaît tous, elle les voit venir d’ici ». Catastrophe climatique, extinction de masse, spécisme, masculinité toxique,… imprégnée de son époque, la matière romanesque mue en une espèce de glu se déposant sur les questions de genre et d’identité. « Elle se sent ours réintroduit, elle se sent eau minérale en bouteille, elle se sent aliène, l’autre, la friche, détruite par le feu du brûlis. »

Entraîné dans un tourbillon de « trucs chelous », le lecteur ignore à quelle sauce il va se faire dévorer. À ce titre, l’immersion tutoie celle du jeu video Hellblade, retranscrivant avec une intensité terrifiante les voix intérieures tiraillant la santé mentale de son héroïne. Quant à la relation fusionnelle qui s’opère peu à peu entre Fauvel et Hannah – « un chien venu d’un rêve. Une idée de chien. » –  elle fait surgir à travers la forêt l’ombre de Princesse Mononoké (chef-d’oeuvre de l’animation japonaise signé Hayao Myazaki). Entre vocabulaire précieux et fulgurances contemporaines, gorgé de visions puissantes, cet Aliène transgenre se traverse tel un cauchemar éveillé. « Surtout ne regarde pas dans le cagibi derrière la tenture, là, c’est dégueulasse, moi je n’ai pas le droit d’y aller non plus. »

ALIÈNE, PHOEBE HADJIMARKOS CLARKE, ÉDITIONS DU SOUS-SOL, 288 PAGES.