Philippe Jaenada
Nouveau détective

Après l’épatant  Sulak, cavale d’un gentleman cambrioleur, Philippe Jaenada signe La petite femelle (Julliard, 2015), seconde enquête obsessionnelle faisant feu de tout bois. Accusée du meurtre de son amant, Pauline Dubuisson fut la femme la plus haïe de France au début des années 1950. Dans un climat d’après-guerre où la misogynie bat son plein, le parcours d’une combattante, creuset d’une insoumise tentant d’échapper à son destin. Où la carrière de l’écrivain file de nouvelles pistes, débroussaille l’Histoire à bride abattue. Parce qu’un roman peut aussi énumérer tous les faits, tous les détails, parce qu’il suffit d’un feu pour écrire un livre.

Après Sulak, La petite femelle retrace la vie et le procès de Pauline Dubuisson. Qu’est-ce qui porte votre choix sur tel ou tel destin?

Philippe Jaenada : C’est un mélange de hasard et de disponibilité. À priori, ce qui m’intéresse, ce sont les gens un peu en marge, décalés. (…) On m’a offert un livre sur les femmes criminelles du XXe siècle : mal écrit, mal documenté, le truc qu’on trouve en supermarché. Pauline Dubuisson y est présentée comme un petit monstre diabolique. Une jeune femme belle, vicieuse, cruelle, dont le seul but était de faire souffrir le plus d’hommes possible. Moi qui écrivais toujours sur mon petit personnage sympathique, naïf, malchanceux, ou sur Bruno Sulak, le beau garçon, intelligent, doué, gentil, qui a mal tourné,…Je me suis dit, là, je vais écrire sur un truc mauvais, noir, féroce, je vais attaquer mon personnage. Puis, en creusant, je me suis rendu compte que tout ce qu’on disait sur Pauline Dubuisson n’était pas vrai. (…) Je me suis retrouvé face à une jeune femme normale, entraînée dans un tourbillon tragique.

On note une recherche minutieuse du détail : vous recoupez les sources, tentez de retrouver les témoins, ça devient un boulot d’enquêteur.

C’est encore un truc nouveau, ça fait partie du plaisir de ces deux livres. Pour Sulak, c’est plutôt un travail de recherche sentimentale. J’ai rencontré les gens qui sont toujours là : sa soeur, sa fille, ses parents, sa fiancée, sa complice,…Pauline Dubuisson, ça n’a pas été possible : c’est vraiment un travail de documentaliste et ça m’a passionné! Ça correspondait au livre que je voulais faire…Le problème de Pauline Dubuisson, ce qui a cloché dans sa vie, c’est le mensonge, l’inexactitude, l’interprétation de tout ce qu’elle a vécu. Un ami m’a dit : “j’ai lu ton livre, je l’ai aimé mais il y a trop de petits détails”. Ça ne me dérange pas, c’est le principe du livre : accumuler tous les faits, même infimes, du moment qu’ils sont vrais, et voir ce qui se dégage.

On vous sent presque dans le rôle d’un avocat de la défense.

Oui. Je le dis plusieurs fois dans le livre : si l’avocat de Pauline Dubuisson avait fait son travail, il l’aurait beaucoup mieux défendue. Il y avait des choses évidentes à dire : ne serait-ce que sur l’ordre des balles dans le corps de la victime, la position des douilles, des trucs enfantins qu’on voit dans n’importe quel téléfilm. En partant de données que lui considérait comme presque vulgaires – parce que trop terre à terre, on peut arriver à une vérité très importante et humaine. C’est pour ça que j’aime aller fouiller là-dedans : c’est dans les choses les plus anodines, les plus quotidiennes, qu’on peut trouver une sorte de vérité si on met tout ensemble. J’aurais aimé être responsable d’un département d’archives…Je peux rattraper un peu cette erreur de parcours avec mes livres.

Cette affaire fut retentissante. Possiblement parce que Pauline Dubuisson cristallise quelque chose qui gênait la société d’après-guerre.

On parle peu de l’après-guerre. Or c’est une période charnière où toute la vieille génération se sent bousculée, parce qu’elle voit apparaître des petits lutins qui ne sont pas d’accord, comme Pauline Dubuisson. Pour moi, ce basculement est centré sur le procès, où les choses se passent comme dans une arène. Dans un dessin animé, ce seraient des rhinocéros et des éléphants, et la petite créature frêle, qui ne dit rien mais ne baisse pas les yeux et les regarde en face…Et qui se fait écrabouiller comme ça. Ça symbolise vraiment cette période. Je me suis naturellement intéressé à la place des femmes qui, dominées, assujetties depuis des millénaires, commencent à bouger, ne pas vouloir se laisser faire. Et toutes ces femmes sont un peu les ancêtres de celles qui, beaucoup plus facilement, ont fait tournoyer leur soutien-gorge pas si longtemps après…

Pauline Dubuisson, lors de son procès, 1953, AFP PHOTO
Pauline Dubuisson, lors de son procès, 1953, AFP PHOTO
(Je ne vais pas vous raconter ma vie mais…)

Vous détenez le titre incontesté de champion du monde de la parenthèse (sourire). Comment vivez-vous ça aujourd’hui lorsque vous écrivez? Est-ce que, par moment, vous vous sentez prisonnier, ça vous oblige?

C’est exactement ce que je ressens. Maintenant, quand j’ouvre une parenthèse, ça va, mais quand j’en ouvre une deuxième, je sais qu’on va dire que je le fais parce que c’est soi-disant ma marque de fabrique. Mais sincèrement, quand j’écris une lettre à ma mère, je mets des parenthèses partout. C’est ma manière d’essayer de m’exprimer. Dans La petite femelle, je raconte qu’en écrivant, je me rends compte avec effroi qu’il y a le mot saucisse dans tous mes livres. Mais ce que je me dis maintenant, c’est que le prochain, je ne peux pas mettre saucisse…ou je saurais que c’est exprès. Les parenthèses, ça ressemble un peu à ça…En fait, ça vient tout bêtement – (je ne vais pas vous raconter ma vie mais…) j’ai passé plus d’un an sans téléphone, enfermé chez moi, où je ne fonctionnais que par courrier. Il n’y avait pas de mail à l’époque. J’écrivais tous les jours vingt, trente pages de courrier à mes amis, mes parents. Quand j’écrivais et que je pensais à un autre truc, je mettais tout entre parenthèses : mes réflexions, mes associations d’idées. Avant je n’étais pas littéraire du tout, j’étais matheux. Aujourd’hui ça me semble un truc de fou. Je suis né dans l’écriture avec ça, avec ces lettres.

Il y a quelques années, vous déclariez que si vous manquiez de matière dans votre vie privée, vous pourriez tout à fait envisager d’arrêter d’écrire…

Ça a été une de mes grandes frayeurs. (…) Mes premiers livres s’appuient très solidement sur ce que je vivais. Puis, vers 2005, il ne m’arrivait plus rien. J’étais en couple, on avait un enfant de cinq ans, ma vie s’était beaucoup calmée…Quand on sort tous les soirs, il arrive des trucs rocambolesques, amusants à raconter. Quand on regarde la télé en mangeant des pâtes au gruyère, c’est moins palpitant pour la littérature. (sourire) (…) C’est un constat tout bête, rationnel : je ne vis plus rien d’intéressant, je n’ai plus envie de le raconter, je n’ai pas d’imagination. Et je me suis demandé comment, durant cinq ans, je n’avais pas pensé qu’il me suffisait de raconter la vie de quelqu’un d’autre! Mon premier livre de ce nouveau cycle a été celui sur Bruno Sulak. Un garçon flamboyant, courageux, qui a vécu comme une comète et qui est mort. C’est l’inverse de moi. Je ne m’en pensais pas capable et je n’y avais même pas pensé. Surtout, j’ai pris un plaisir à l’écrire sans commune mesure.

Votre carrière d’écrivain débute au détour d’une anecdote : volant au secours d’un quidam se faisant molester en rue, vous vous retrouvez en garde à vue…

C’est le début, ce qui m’a fait basculer vers le premier roman. Entre 1989 et 1994, j’ai écrit des centaines de lettres, commencé à écrire des nouvelles, travaillé pour des journaux, alors qu’avant j’étais animatrice de Minitel. Je ne pensais pas écrire un roman, c’est comme si on me disait : “tu vas à Brest, tu mets les pieds dans l’eau, maintenant essaie d’aller jusqu’à New York”…Voilà qu’il m’arrive ce petit déclic, où je me fais arrêter par la police alors que je voulais sauver un petit vieux. C’est aussi pour ça, je pense, que j’ai stressé quand il ne m’arrivait plus rien : mon écriture vient d’une anecdote par excellence. Et puis cette nouvelle s’est étendue, parce que justement j’ai mis plein de parenthèses, et quand elle a atteint 60 pages, je me suis dit : bon c’est trop gros pour une nouvelle, autant continuer…

“Autant faire un roman sur cette association de la bonne volonté, de la malchance et de l’injustice”. On retrouve ce fil dans la nouvelle orientation de votre travail.

C’est vrai. Ça vient encore d’un truc anecdotique. Je ne pense pas que je me serais dit, comme ça, ex-nihilo : “tiens je vais écrire sur un personnage de bonne volonté, malchanceux, naïf, gentil,…” C’est vraiment lorsque j’étais dans ma cage, où j’avais l’impression de ressentir l’injustice du monde; j’ai voulu sauver quelqu’un et je me retrouve en prison…À la fois, ça me faisait rigoler : je savais que je n’allais pas partir pour dix ans de prison. (…) Depuis, alors que je suis un peu moins naïf qu’à l’époque, c’est pour ça que j’ai eu peur aussi avec Bruno Sulak ou Pauline Dubuisson…Les flics qui m’ont arrêté quand j’avais 28 ans ont décidé de tout mon parcours d’auteur, d’écrivain.

L’écriture est aussi advenue pour vous permettre de vous exprimer dans la société, vous étiez quelqu’un de nature plutôt timide…

Je le suis toujours! Très timide et puis je n’ai pas de vie sociale. Je ne vois jamais personne. C’est pour ça que j’étais aussi stressé, inquiet, quand je n’avais plus la possibilité d’écrire. C’est mon seul moyen d’expression, il me plaît… Ça va être un peu pathétique si je dis que c’est ma seule porte vers le monde extérieur mais c’est ça. Et puis là, ce n’est pas qu’une seule porte dans un sens. Quand vous me parlez, là, ça revient…

La petite femelle Philippe Jaenada coverLA PETITE FEMELLE, PHILIPPE JAENADA, JULLIARD, 720 PAGES. PHOTO © ASTRID DI CROLLALANZA. (Entretien réalisé lors de la sortie du livre, 2015)

Site officiel de l’auteur