Nan Aurousseau
Mauvais sang

Entre psychologie des profondeurs et fulgurance brut de pomme, Les Amochés explore les yeux dans les bleus une certaine province française et interroge la part d’humanité restante. Stupéfiant.

Dans un hameau de ruines niché en plein désert médical, Abdel, ermite et fin lettré, tente de se remettre d’une rupture douloureuse. “On devient gris d’un seul coup, plus rien ne brille, la vie a pris soudain des yeux de taupe à l’agonie et on sait que désormais tout va devenir plus dur, plus amer. On le sait. Alors on rentre chez soi et on tombe dans les bras d’un vieux fauteuil.” Mais voilà, à Montaigu-le-Fré, lieu-dit perdu à flanc de montagne, un évènement surnaturel vient bousculer l’ordre des choses. Un goût d’électricité dans la bouche, Abdel découvre qu’il n’y a plus de courant, plus personne, tous les oiseaux sont morts et l’eau se met à suinter des miroirs… Le lecteur se pince : est-ce que ce morceau de France profonde aurait basculé du côté de Walking Dead, de West World, du Truman Show? Pas de spoil, on n’est pas une balance et puis on ne veut pas vous divulgacher le plaisir… Dire simplement que ce roman fantastique va retrouver le plancher des vaches. Parce que son truc à lui, Nan Aurousseau, c’est de faire tenir des histoires debout : “Aujourd’hui, les romans, c’est n’importe quoi, y a pas de vrai histoire, aucune inventivité, aucun truc costaud de romancier.” Inspiré par le fait divers, seule matière intéressante à ses yeux, l’écrivain s’attaque aux plaies de la société, nous en met plein les yeux pour en extraire une catharsis.

La ballade du mauvais garçon

Sciant les barreaux de la littérature de genre, la faisant sortir de ses gonds, Aurousseau objective la violence sociale par la trouée de l’évènement et interroge la part d’humanité restante : les gravement amochés, sdf lambda, casos à la pelle, garçons de café qui puent des pieds. Ce n’est sans doute pas un hasard si on pense au cinéma de Bruno Dumont ou aux processus zarbi à l’oeuvre chez Quentin Dupieux. Écrivain, Nan Aurousseau est aussi réalisateur : “J’ai été connu pour les livres mais ce n’est pas mon activité intellectuelle principale. Je mange, je dors, je rêve, je travaille cinéma. C’est ma vocation!” Au Monopoly de la vie, cet ancien voyou du quartier de Charonne passe d’abord par la case prison sans toucher l’argent de la banque. Incarcéré pour braquage, le jeune homme se bat pour obtenir le droit d’avoir des profs de l’éducation nationale dans les prisons. Poursuivant ses études à l’ombre, il crée un groupe de poésie baptisé Fêlure, s’essaie à la nouvelle puis au roman. Son matériau préféré ? Des personnages sans histoire qui se prennent Le Ciel sur la tête, deviennent des personnages extraordinaires, à part de tout, des types dérangés dans leur singularité, à qui il arrive de gros pépins. Tenant son rang – et quel style ! – avec des images rugueuses où tout sonne juste, Nan Aurousseau remonte sur le ring pour en découdre avec une époque catastrophique, où il est question de (re)trouver sa place dans la société. C’est du Houellebecq sans les tics, débarrassé de Jean-Louis Aubert et du stuc, un Houellebecq avec des dents, une envie de mordre, qui aurait troqué la chemise parme pour le Bleu de chauffe. Entre psychologie des profondeurs et fulgurance brut de pomme, Nan Aurousseau promet beaucoup. Il est du genre à tenir parole : “Tu vas entendre parler du pays!”

Les amochés coverLES AMOCHÉS, NAN AUROUSSEAU, BUCHET/CHASTEL, 336 PAGES. © HÉLOISE JOUANARD