Marc Dugain
Kennedy et moi

Marchant dans les traces d’un universitaire voulant faire la lumière sur la mort de Bobby Kennedy, Dugain délivre un condensé de ses obsessions. Dans un palais des glaces où s’ourdissent complots et trahisons, un thriller paranoïaque vertigineux.

“J’avais neuf ans le jour de l’assassinat de Jack Kennedy. Ma mère irlandaise pleurait comme elle l’aurait fait si le pape avait été tué. Mon père répétait qu’Oswald ne pouvait être qu’un leurre.”  Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Colombie britannique, Marc O’Dugain (qui ça?) est persuadé que la mort successive de ses deux parents en 1967 et 1968 est liée à l’assasinat de Robert Kennedy. Aussi le narrateur décide-t-il de revisiter en parallèle le parcours de la célèbre fratrie et celui de son père, psychiatre renommé et spécialiste de l’hypnose, ayant précipitamment quitté la France fin des années 40 pour rejoindre le Canada. Inextricablement mêlés, ces deux récits sont surtout prétexte à revisiter l’histoire des Etats-Unis des années soixante. Ainsi les deux enquêtes se rejoignent-elles pour ne former qu’une seule toile. L’Amérique de Woodward et Bernstein, les deux journalistes du Washington Post dont les investigations ont conduit à la destitution de Nixon, n’est plu. Elle a disparu, fondue dans la désignation d’un ennemi commun, la terreur. “Le mensonge impose d’être démonté, et de nombreuses années sont nécessaires pour y parvenir. C’est là-dessus que s’appuient les falsificateurs, convaincus que le temps joue en leur faveur.”

Les hommes du président

Chez Dugain, complotisme et cynisme règnent en maître tandis que les services de renseignements tirent les ficelles depuis la coulisse voire à bout portant. Pour l’auteur de La Malédiction d’Edgar, une enquête criminelle est un gigantesque écheveau où les fils se démultiplient, se regroupent, fusionnent, s’emmêlent. Sous les apparences d’un puzzle parfois touffu, toujours passionnant, la petite histoire entre en résonance avec la grande dans une convergence presque irréelle. Spécialiste du thriller psychologique, Dugain témoigne ainsi d’une grande confiance en ses lecteurs. Sans se démonter, avec une force de conviction obsessionnelle le rapprochant ostensiblement de son double narrateur, il se joue des temporalités comme des tempos, distille quelques tours de passe-passe entre passages à la loupe des faits historiques et miroir déformant de la paranoïa. Psychanalyse, guerre froide, chasse aux sorcières, l’auteur jongle entre enquête journalistique et construction littéraire. Derrière la mythologie et la grande foire du courage des Kennedy, outre un portrait touchant du cadet défait de JFK en idéaliste exalté et mélancolique se sachant condamné, c’est l’infantilisation du peuple par le mensonge qui prédomine. Des images plein la tête, un solide roman d’espionnage, entre The Manchurian Candidate (John Frankenheimer, 1962 / Jonathan Demme, 2004) et le Ghost Writer de Polanski. Un exercice de style virtuose qui dispute la réalité des “faits historiques” pour mieux croquer l’échec saisissant de la contre-culture en Occident. “Vous savez que quelqu’un va vous assassiner, n’est-ce pas?” (…) “C’est un risque que je dois prendre.” “Vous prétendez que j’aurais tout inventé? – J’en ai peur.”

Marc Dugain Ils vont tuer Robert KennedyILS VONT TUER ROBERT KENNEDY, MARC DUGAIN, GALLIMARD, 400 PAGES. PHOTO © DR (REBOOT D’UNE CHRONIQUE PARUE DANS FOCUS/VIF, SEPTEMBRE 2017).