Joshua Cohen
Au secours pardon!

En perpétuelle ébullition, quelque part entre Pynchon ou David Foster Wallace, l’écrivain New-Yorkais Joshua Cohen échauffe les sens et retourne le cerveau. Vous avez quatre nouveaux messages. Vous m’en direz des nouvelles.

“Après être sorti de la fac, mon diplôme de chômage en poche – mon mémoire portait sur la Métaphore -, j’avais quitté New York pour Berlin pour y travailler comme écrivain, bien que ce ne soit pas le mot juste puisque à Berlin personne ne travaille.” Dès l’entame, modèle de style et d’humour, la première des quatre nouvelles – Émission – vient nous brouiller l’écoute. Il y est question d’une étudiante tenant un journal des fêtes où elle se rend, évoquant sur son blog un dealer se masturbant au-dessus d’une fille endormie… Diffamation et calomnies sur le net, réparation de réputation online, hacker et à coeur, c’est du pareil au mème… “Je ne peux rien garantir : le web, c’est comme des chaussures qui puent la transpiration, certains trucs ne disparaissent jamais.” Dans son quatrième recueil de nouvelles (second ouvrage traduit chez Le Nouvel Attila), Cohen puise à fonds perdus dans internet, la malbouffe, les ateliers d’écriture et la pornographie pour gratter les croutes de l’époque. Cet ancien guitariste de punk et jazz réfute l’idée d’une littérature refuge, cocon douillet où s’enfoncer sous une couette. Dès son premier roman, l’écrivain juif new-yorkais dénotait par sa fougue de satiriste casse-cou : dans Le Paradis des autres, un enfant israélien tué lors d’un attentat-suicide à Jérusalem relate son périple dans l’Eden islamique. Composant un roman en ligne en temps réel (PCKWCK), recourant à la métafiction pour poser l’impossibilité de sa propre écriture, le moraliste 2.0 se coltine un puissant effet de réel. Où le traitement de textes se prescrit comme nouvelle drogue de synthèse : “un substitut fictionnel pour une gamme d’antidépresseurs qui en fait existe vraiment (…)”

Explicit lyrique

Si le lecteur veut bien se donner la peine d’appuyer sur cette chronique, il entendra une voix de synthèse prononcer Thomas Pynchon, célèbre pour mêler absurde et érudition (L’Arc-en-ciel de la gravité). Dans une ébullition de tous les instants, Cohen débrouille ses histoires qui tournent mal comme autant de poupées gigognes, questionne ce qu’il faut écrire, comment, et envoie tout valdinguer : fondations, formes, attendus de réception. À l’aide (Au secours!) d’images qui se plantent, essaiment (SM?), l’auteur multiplie les tours de force comme autant de noeuds à son mouchoir. L’inventivité foldingue pour gouvernail, le talent fait le reste : passé le Rubicon de l’expérimental, la boussole d’un humour mélancolique mène son lecteur affranchi à bon port. “J’essaie de te raconter l’histoire sans te raconter l’histoire, les écrivains font ça très souvent, tu devrais le savoir.” Étrillant la culture de la régurgitation, ces nouvelles en font voir de toutes les couleurs et dispensent de généreux coups de pieds dans les texticules. “J’en ai eu marre de tout ça, marre d’inventer d’autres mondes – “royaumes”, “dimensions”, j’étais épuisé par les synonymes, et aussi les guillemets – marre d’inventer des mondes alternatifs alors que je ne comprenais rien au mien (…)” Élu Livre de l’Année par The New Yorker (2012), Four New Messages porte couronne et stigmates. C’est peut-être, aussi, un manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis. Messages reçus, cinq sur cinq.

Votre message a été envoyé cover VOTRE MESSAGE A ÉTÉ ENVOYÉ, JOSHUA COHEN, TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR ANNIE-FRANCE MISTRAL, LE NOUVEL ATTILA, 220 PAGES. © ALEX PIEROS 
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