Joca Reiners Terron
L’apprenti sorcier

Hanté par la question de l’exil politique, le Brézilien Joca Reiners Terron signe un roman écolo halluciné. Très fort!

Ils sont une cinquantaine, ultimes survivants d’un peuple refusant tout contact avec l’homme blanc. Expatriée alors que les derniers jours de la forêt amazonienne sont comptés, la tribu des Indiens kaajapukugi trouve asile au Mexique. Après un vol direct depuis Manaus affrété par l’ONG Survival International, l’atterrissage à l’aéroport d’Oaxaca, filmé par des drones, émeut les Mexicains. “On aurait dit l’arrivée sur terre de créatures d’une autre planète.”  Tandis qu’en parallèle une mission spatiale chinoise fait route vers Mars, la peuplade s’enfonce au fond d’une réserve mazatèque pour perpétuer leurs traditions, dont l’absorption d’une poudre hallucinogène. Chargé de veiller sur ces exilés politiques, le narrateur, un anthropologue bouleversé par le deuil et la solitude, va pénétrer aux coeurs de mystères ésotériques… Une sensation partagée par le lecteur – le monde s’ouvre littéralement sous ses pieds ! -, qui s’apprête à “en apprendre un peu plus sur la capacité de l’homme à s’adapter et à survivre, mais rien en revanche sur les limites de la lâcheté ou la portée du courage.”

Tropical Malady

Critique sur le travail des ONG, les souffrances des “rond de cuir”, l’état de déliquescence du monde, Reiners Terron détourne le polar et le fantastique comme carburants d’une fiction puissante et engagée, hantée par la question de l’exil. Ces Indiens rétifs à toute idée de pouvoir hiérarchisé, pour qui aucune race n’en surpasse une autre, incarnent le vestige de peuples entiers “annihilés par une simple grippe transmise par l’organisme chrétien et anti-révolutionnaire de quelque missionnaire protestant, plein de bons sentiments mais aussi de virus mortels.”  D’une voix débordante d’inventivité, affranchie des cadres, gorgée de mystères, le Brézilien malaxe une quête de rédemption délirante, dont les enquêtes chausse-trapes nous font forte impression. On songe à l’envoûtement cinématographique distillé par le Tropical Malady d’Apichatpong Weeraserhakul et aux prophéties funestes du lapin géant de Donnie Darko. Sous leur carapace, en direction du bus qui les emmène, une poignée de veufs et d’orphelins, expulsés d’un monde promis à disparaître. “Les hôtes que vous allez accueillir (…) ne sont rien d’autres que des défunts en marche vers le néant. En cela, nous leur ressemblons : ne sommes-nous pas tous en marche vers la mort?”  Après la tempête, le livre recrache ses lecteurs abasourdis, désormais libres de voyager dans l’espace et dans le temps. “Des bruits de pas légers sur le tapis de feuilles tombées au pied des arbres m’ont fait renoncer pour de bon à essayer de dormir.”

LA MORT ET LE MÉTÉORE, JOCA REINERS TERRON, TRADUIT DU PORTUGAIS (BRÉSIL) PAR DOMINIQUE NÉDELLEC, ÉDITIONS ZULMA, 192 PAGES. PHOTO © RENATO PARADA https://www.zulma.fr