Jean-Baptiste Andréa
Le passe-montagne

Avec Cent Millions d’années et un jour, Jean-Baptiste Andréa signe un second roman obsédant et poétique. Où la montagne et le livre chantent à l’unisson. Comme dans une chanson de Murat, on annonce la neige, une neige épaisse comme du velours.

En 1954, dans un village perdu entre la France et l’Italie, un paléontologue en fin de carrière se lance à la recherche d’un trésor. Apatosaure? Brontosaure? Scusi, Stan, le Professore, ne le sait pas vraiment. Entraînant à sa suite Umberto et Peter, deux autres scientifiques, l’équipée les conduit au coeur d’un périple de froid, de solitude et d’altitude. Où le souffle, ce foutu souffle, s’épuise. Le livre, lui, n’en manque pas. Jean-Baptiste Andréa, jeune écrivain de 47 ans, s’entraîne sans relâche, se dévoue à sa pratique avec la discipline d’un sportif. “C’est très dévorant, l’écriture. J’ai écrit pendant vingt ans tous les jours. Il y a cette dévotion à ton job : tu remets l’ouvrage sur le métier, encore et encore. Quand tu as cette discipline, tu rentres dans cette zone où il se passe quelque chose, cette disponibilité émotionnelle.” Dans ce pays où les querelles durent mille ans, tamisant la montagne, le livre niche dans des paysages grandioses, où la place est rare et la pierre la convoite. S’y faufile l’eau pure d’un lyrisme revigorant, une poésie assumée sans maniérisme, où tremper les mains dans les nuits souterraines d’un continent fossile. Et le lecteur de se prendre un cul sec d’air pur. Andréa mesure le chemin parcouru : “Les moments de grâce, c’est là où l’écriture se passe. Le sport sert à atteindre ce moment-là, c’est un sommet. Quand j’écris, je n’ai aucun contrôle : je regarde les trucs, je ne comprends pas comment j’ai pu écrire ça. Comment je suis arrivé là? Ça va plus loin, je me dis : comment j’y reviendrais? Cette vallée glaciaire me plaît, j’aime l’idée, il y a du toucher, des sensations, il y a du froid, des odeurs… Je veux vivre là, c’est tout.”

Du côté du cinéma, cet autre versant, c’était parfois moins ça… Le scénariste et réalisateur (Dead End, Big Nothing) dépeint une sorte de laboratoire où faire ses armes, avec ses coups et ses flops. Une expérience dont il retient un combat constant pour arriver à faire filtrer quelque chose à travers des couches d’impossibilité. Alors, après vingt ans, Jean-Baptiste Andréa se dit qu’il “commence un peu à maîtriser” et s’autorise à envoyer son premier roman… Ma Reine, “moins technique mais tout aussi sincère” dixit l’auteur, lui offre un moyen de tester les eaux de l’édition. Et tout de suite, le grand bain : le public, les libraires, les prix – une douzaine, rien que ça, dont le Femina des lycéens et le Prix du Premier Roman. Le nouveau venu savoure l’accueil : “Dans le cinéma, même quand on y arrive, on a l’impression que c’est presque par accident, par opposition à être accueilli dans un monde. Quand j’ai écrit mon premier roman, je crois que c’est la première fois qu’on m’a ouvert les bras, qu’on m’a dit : tu as le droit d’écrire et tu le fais bien. Sois le bienvenu. Alors que toute ma vie on m’a dit le contraire.”

Nu dans la crevasse

Dans Cent millions d’années et un jour, il est question de l’ascension d’un sommet, d’obsessions qui nous tiennent debout, d’un homme à la recherche de son dragon, métaphore à peine voilée de l’écrivain qui cherche son livre. “Je m’en suis aperçu à la fin, c’est vraiment un parallèle de la conquête du métier d’écrivain. La société te dit : ce n’est pas un job, tu ne vas rien gagner, c’est inutile. À quoi ça sert d’écrire des livres? Ça a toujours été mon pacte avec moi-même : pourvu que je ne renonce jamais! La seule réussite qu’on peut avoir dans sa vie, c’est avoir été fidèle à soi-même.” Pour grimper là-haut, se hisser au sommet du glacier sans être influencé mais, surtout, ne rien s’interdire, ce fan de documentaires sur l’escalade s’est refusé à lire Les huits montagnes de Paolo Cognetti, dont on lui a dit beaucoup de bien, confesse à demi-mot une passion sincère pour Erri De Luca, et son visage s’illumine lorsqu’on évoque Joël Baqué, le Niçois aux ricochets d’humour poli mais grave. “J’adore Joël Baqué. Je suis très flatté. En plus son humour est très étrange et complètement macabre. Tout le monde ne voit pas l’humour dans mon livre. Ça me paraît très important d’utiliser l’humour comme élément de distanciation, comme quand tu allèges une recette de cuisine. (…) J’ai vécu en Angleterre, mon épouse est anglaise. Je suis totalement fan de la série Fleabag. Phoebe Waller-Bridge peut parler de trucs vachement difficiles et c’est hyper émouvant. Et tu as un mélange de tout ça qui est la vie.”

On est séduit lorsque Andréa s’autorise le beau sans occulter la noirceur. Ses personnages ne sont pas plus héros que nous. Ils ont leurs galères, leurs failles, leurs cicatrices. “Quatre hommes se pressent autour d’un feu. Une nuit immense leur colle au dos et les pousse vers les flammes. Le guide de haute montagne se reconnaît à son indifférence, à sa manière évidente d’être là, presque ennuyeuse, comme le rocher sur lequel il est assis. (…) Foutue prune qui fait parler à voix haute les hommes pudiques.” Ces moments de fraternité entre compagnons de voyage sont une récompense pour le lecteur, avec notamment le fil rouge de l’enfance frondeuse nous reliant à l’adulte qu’on est devenu. “Ça apporte beaucoup d’émotions, notamment sur un personnage que je voulais un petit peu dur au début” acquiesce Jean-Baptiste. “Stan a un côté un peu rustique, un peu antipathique, que moi j’ai toujours aimé. Ça m’intéressait d’avoir un personnage qui n’était pas forcément facile à aimer de suite. Et de récompenser le lecteur qui tenait, qui durait, par un épanouissement de ce personnage qui tout à coup nous faisait dire : ah, ben voilà, finalement ce type, il est comme moi.” Ici, mon vrai nom, c’est bercail.

CENT MILLIONS D’ANNÉES ET UN JOUR, JEAN-BAPTISTE ANDRÉA, L’ICONOCLASTE, 320 PAGES. © JOEL SAGET (Entretien réalisé en octobre 2019)

L’Iconoclaste