J.M.G. Le Clézio
Les pas perdus

Au fil d’une écriture limpide, Le Clézio remonte le cours de son enfance en Bretagne. Breizh atao!

Entre 1948 et 1954, Le Clézio passe chaque été en Bretagne. À Sainte-Marine et jusque dans l’arrière-pays niçois, le temps de trois mois de vacances idéales, il découvre son enfance. Dans Chanson bretonne, premier des deux contes qui composent le livre, l’écrivain remonte la nasse aux souvenirs pour en extraire non pas un récit chronologique mais un bouquet d’impressions, rassemblé comme un trésor volé. C’est le temps du bac pour la traversée, la rue de terre graveleuse à l’entrée du village, la pompe communale où remplir les brocs. C’est un pays gorgé d’émotions et de souvenirs. À pieds ou à bicyclette, entre les chemins creux jusqu’au bord de l’Odet, l’aventure est à chaque coin de page.“Il ne serait venu à personne l’idée d’attacher un vélo comme si c’était un cheval ou une vache. Qui aurait volé un vélo ou une barque, pour aller où?”  Pour garder le cap, raviver ce pays bigouden que sa mère aimait par-dessus tout, Le Clézio fait chanter la langue bretonne, pour laquelle il prend fait et cause. “Ce changement est sans doute pour moi le plus surprenant de tous. (Mais) qu’en l’espace non pas d’une génération, mais d’une dizaine d’années (entre mes quinze et mes vingt-cinq ans), la musique de la langue bretonne ait cessé de résonner.”

Palais breton

Bien qu’il se défende de vouloir céder à la nostalgie, Le Clézio en visite la pointe le temps d’un voyage au fil de l’eau. “Sainte-Marine, c’est l’odeur de l’eau (dans la langue coréenne, c’est par ce mot, hyangsu, qu’on définit la nostalgie) (…) toute cette eau qui nous emmenait rêveusement, ster ar sorenn, rivière du sommeil, pour la traversée du temps.” Au son aigre des binious et des bombardes, c’est un temps révolu que Le Clezio s’emploie à faire carillonner. Entre les toits de chaume tressés, les poutres sculptées à l’herminette, les bois flottés récupérés pour les voliges, difficile de connecter le village d’hier à ce qu’il est devenu. Bien sûr le temps est passé, a modifié l’échelle, modernisé le paysage. L’estuaire sauvage s’est transformé en parking à plaisanciers, engeance délicate. “Ce qui faisait de Sainte-Marine un village à part, c’était l’absence de commerces, sans doute par défaut plutôt que par goût du luxe (quoi de plus plus luxueux aujourd’hui qu’une rue sans boutiques?),…” Les thuriféraires d’une modernité à tout crin en seront pour leurs frais. C’est une Bretagne oubliée, traditionnelle, qui ressurgit : la culture de l’Armor, autonome, authentique. Jaillit la puissance de la mer, les socles de granite, les noirs chicots des bunkers échoués sur la plage. Le second récit, L’enfant et la guerre, remonte aux cinq premières années de sa vie. Ici, c’est le temps qui ne passe pas. “On ne pouvait pas sortir. (…) Il y avait une menace, une interdiction, invisible et présente, il fallait rester derrière les murs, à l’abri.” Nice est occupée par les Italiens, l’armée allemande est en train d’arriver. Dans le refuge du petit village de Roquebillière, dans l’arrière-pays niçois, ressentir la peur et le vide, la faim connue de l’intérieur. “La mémoire, ce ne sont pas seulement des mots, des histoires.” Avec une économie de moyens épatante, un livre ouvert sur le grand large d’un temps ancien.

Chanson Bretonne coverCHANSON BRETONNE suivi de L’ENFANT ET LA GUERRE, J.M.G. LE CLÉZIO, GALLIMARD, 160 PAGES.