Georges Perec
«Retour vers le futur

Projet inachevé de Georges Perec, Lieux propose un voyage spatio-temporel, une expérience d’écriture pour rendre la « mesure du temps qui s’écoule ». Une autobiographie inédite et passionnante.

Cinquante ans après sa genèse, la bombe temporelle conçue par Perec explose enfin. Á partir de 1969, l’auteur de La Vie mode d’emploi sélectionne douze lieux parisiens (place Jussieu, l’île Saint-Louis, la rue Vilin,…) et consacre à chacun deux textes par an. L’un écrit sur place énumère les faits « réels » qui s’y déroulent, l’autre évoque un « souvenir » rédigé de mémoire. Selon une méthode stricte chère à l’oulipien, ce projet d’envergure procède d’un (dé)roulement mathématique (déterminé par un bi-carré latin orthogonal d’ordre 12). Enfin, chaque texte, parfois accompagné de documents (ticket de café, photos, télégramme,…) est consigné dans une enveloppe scellée à la cire. L’ensemble doit l’occuper jusqu’en 1980 ; il s’en désintéressera progressivement. Paradoxalement, ce renoncement et les doutes qui l’accompagnent se révèlent une des clés passionnantes de l’ouvrage. « Je ne sais pas très bien à quoi rime ce projet : fixer des instants intacts, les soumettre à l’épreuve du temps : perdre le temps retrouvé » Bien qu’inachevée (133 lettres au total), l’oeuvre se présente sous la forme d’un beau livre et d’une navigation numérique augmentée au foisonnement étourdissant. Creuset d’innombrables grilles de lecture, l’expérience préfigure « un hypertexte par anticipation », laquelle trouve aujourd’hui tous ses sens, une exacte résonance. 

Ardoises spirites

Sur la forme, Perec s’astreint à un parti-pris de stricte sobriété, une observation de « l’infra-ordinaire » la plus neutre possible. Tintamarre des flippers et voitures de police qui « pimponnent », enseignes d’artisanat disparus, magasins et immeubles condamnés, ressurgissent toutes ces choses en train de vieillir dont Perec voudrait fixer la course : la ville, la vie, son écriture. Car l’idée consiste à suspendre ce qui bascule – déjà – dans le passé, prendre racine pour trouver sa source, bref, tracer « les marques et les bornes d’une autobiographie critique, one more. » Du reste, l’auteur des Choses n’est guère tendre avec lui-même : jamais dupe de ce qu’il vient d’écrire, Perec ne se laisse rien passer. Par-delà la nomenclature d’amis et connaissances, de rituels du quotidien, c’est un combat contre la flemme qui s’engage, l’ennui insurmontable, le désespoir amoureux. « Ce serait donc d’abord une question. Le temps de savoir lire un paysage, voir une pierre, comprendre quelqu’un. » Soudain, dans le reflet d’un carrelage de chiottes, un sandwich aux concombres, la ruine antique d’une porte de jardin en fer forgé, on découvre un Georges ému aux larmes. Tous les Lieux vont parler de celui qui les a choisis et, à chaque page, surgit l’inattendu :  « Les musées, ça va encore. Mais les Parthénon, le folklore et la spiritualité, Merde! »

LIEUX, GEORGES PEREC, LIBRAIRIE DU XXIe SIÈCLE, SEUIL, 608 PAGES.

Parcours numérique interactif en accès libre : https://lieux-georges-perec.seuil.com