François Bégaudeau
Cabinet d’experts

Économie de services, restructurations, cessations d’activité, Pôle emploi, Bégaudeau découpe la violence sociale au scalpel d’une ironie à froid. Dans une France en guerre, un roman engageant, où il est question de “se reprendre”. “Désespérer n’a jamais empêché de se battre. Espérer non plus.”

Louisa Makhloufi travaille à l’entrepôt logistique d’Amazon et rêve d’un jour habiter de plain-pied. Romain Praisse coordonne l’opération Décloisonnement et vivre-ensemble au Bureau régional des affaires culturelles. Elle est la panthère de Pantin, il a peur de s’engager : “(…) demeureraient-ils encore cent ans dans cette ville que la probabilité qu’ils se croisent, s’avisent et s’entreprennent resterait à peu près nulle.” Un vertige sexuel va les réunir. Mais si une caméra de surveillance les voit s’embrasser ce ne sera qu’à “la faveur d’un dérèglement des trajectoires lié à une conjonction hasardeuse de faits nécessaires.”

Dans une France contemporaine fracturée, en guerre, François Bégaudeau (Jouer juste, Vers la douceur) découpe avec une précision chirurgicale l’ingénierie sociale. Économie de services, cessation d’activités, restructurations, “ce qui ne te tue pas te rend plus fort, comme chante Jenifer.” Anthropologique et sémiologique, ce n’est pas un roman de consolation, plutôt un cabinet d’experts, puissamment incarné et doublé d’une ironie mordante. Qu’est-ce qui nous a perdus, quand est-ce qu’on s’est perdu? Désespérer n’a jamais empêché de se battre. Entre dialogues d’une vérité désarmante et constats de violence économique sans appel, les emmerdes du peuple sont cumulatives. “À la lumière du dernier semestre il apparaît qu’elles sont aussi contagieuses.” Selfie d’une séquestration en usine, burn-out, gentrification des centres, Strabucks se dressant tel un phare dans la nuit des textos, Christophe Maé, l’épilation intégrale, Alain Soral,… Dans le lit d’une actualité lourde sombrent tous les marqueurs de l’époque. “Extirpés du bain musical, les mots se retrouvent à poil. Ils ont débourré.” Solide comme un biscuit militaire! 

En guerre coverEN GUERRE, DE FRANÇOIS BÉGAUDEAU, VERTICALES, 304 PAGES. PHOTO © JOËL SAGET/AFP 

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