Erri De Luca
Leçon d’Histoire(s)

Au sommet de son art, Erri De Luca signe un court récit bouleversant où la littérature dit à la fois l’éveil à la sensualité et la barbarie de l’Histoire.

Dans une auberge nichée au coeur du massif des Dolomites, le narrateur travaille à une de ses traductions du yiddish. Une langue “enfermée, étouffée, qui a besoin d’air. Ses lettres se réaniment sous les yeux et veulent se dégourdir les jambes sur les lèvres.” Quand il ne pratique pas l’escalade, cet auteur cultivant la manie de voir l’écriture partout, jusque dans les racines, plante des arbres, “car celui qui fait l’écrivain doit rendre au monde un peu du bois abattu pour imprimer ses livres.”

À la table voisine, un criminel de guerre nazi et sa fille. Ayant fui l’Allemagne, le soldat déchu croit que son seul tort est d’avoir été vaincu. La jeune femme a grandi durant vingt ans à côté de celui qu’on lui a présenté comme son grand-père. Seconde narratrice, elle appelle aujourd’hui papa ce vieux facteur en uniforme et pose comme modèle nu à l’Académie “où le regard te caresse ou te ronge.” Les récits des trois protagonistes se croisent, se frôlent et palpitent avant de se perdre sur une route en lacets. On se garde de trop en dire…Leur entêtement de colère et de réponse cherche à briser un silence de punition.

“Dans les livres il était impossible de se sentir grand. Les histoires étaient immenses, en comparaison ma lecture était petite.” Il faut dire la chair de poule de ces pages fortes : avec une concision éclatante, De Luca embrasse “le rôle qui revient aux écrivains de dire le nom des choses.” On se réjouit que ce poète, traducteur et humaniste soit aujourd’hui l’un des écrivains italiens les plus lus. Magnifiquement ténu, merveilleusement tenu, ce précis d’écriture essentielle assure au plus juste ses prises. Dans un jeu de mises en perspectives entre l’Histoire et ses deux récits imbriqués, toutes les phrases de ce très court ouvrage viennent nous toucher au plus juste. “C’est ce que font les arbres encerclés par les flammes : ils projettent très loin leurs graines.” Remarquable!

Erri De Luca le tort du soldatLE TORT DU SOLDAT, ERRI DE LUCA, GALLIMARD, 90 PAGES. © CATHERINE HÉLIE (REBOOT D’UNE CHRONIQUE PARUE DANS MOUSTIQUE, JUIN 2014)