Cyril Roger-Lacan
Le grand départ

En sept textes courts, Cyril Roger-Lacan scrute les vacillements intimes les plus âpres, les gouffres les plus profonds, les éloignements définitifs avec un désir passionné de comprendre. Bouleversant.

“Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force Ni sa faiblesse ni son coeur”, scandait Aragon Ici une femme, dont on aperçoit le chignon, puis la nuque, baignant toute entière dans le mystère des mathématiques, l’espace incolore des abstractions pures. “Le hasard ne m’est pas fidèle”. Cette scientifique, à qui la maternité se refuse tragiquement – une fausse couche, puis l’accouchement prématuré d’un enfant non viable, se tourne vers la biologie marine, dont elle devient une sommité, découvre la plongée. “La profondeur marine l’invitait à une coexistence rêveuse, où cessait au fond d’elle la stridence de la stérilité. S’y fondre, s’y abolir devint son désir. Il évinçait les autres.” Juste, dense, précise, dès la première nouvelle (Sous la mer), la prose de Cyril Roger-Lacan saisit son lecteur. Qui s’arrête, rembobine, reprend sa lecture : non par souci de compréhension – ça file droit, on lit clair – mais pour éprouver une nouvelle fois la teneur de cet emportement, savourer la foudre d’une beauté formelle régulièrement vertigineuse. On lit quelques pages, quelques lignes à peine, on sait qu’on est face à un auteur d’envergure.

Quand les dernières amarres sont rompues

Un temps, planqué derrière l’épaule de Toussaint, vieux garçon contrarié par une timidité invisible, secouru par une Gitane après une entorse, on croit apercevoir la verve caustique des Microfictions signées Régis Jauffret, son scalpel cruel. Ou penché sur le lit d’hôpital de Madeleine, victime d’un vol à l’arraché alors qu’elle se rendait chez le coiffeur, molestée, qui perd connaissance. Il n’en est rien. Armé d’un stylo-caméra mordu de vérité, rebattant les cartes du vivant, le petit-fils du légendaire psychanalyste accompagne ses héros malheureux au plus près de leur dénuement, de leur abandon, frappés d’un désarroi qui ne se partage pas. Quand un effacement s’ajoute aux autres, qu’il n’y a plus de rencontre à faire, quand gagne l’accablement, Roger-Lacan (L’inconnue) vient border de lignes puissantes le tocsin des heures où s’arriment “les avant-postes du grand sommeil”. “L’autre était un à-pic. Une porte refermée sur les nuages, au milieu desquels une tristesse inconnue prenait forme.” Refermant ce livre court, plein, bouquet de vies gagnées par le vide, on a l’intime conviction qu’il nous travaillera longtemps, comme les vers du poète : “Dîtes ces mots Ma vie Et retenez vos larmes Il n’y a pas d’amour heureux.”

DERNIERS JOURS, CYRIL ROGER-LACAN, GRASSET, 160 PAGES. PHOTO : ©JF PAGA