Charly Delwart
Animal en quarantaine

Croquant la mue de la quarantaine, Charly Delwart signe une réjouissante comédie existentielle, piquée d’une pointe de burlesque, où il est question de réinvestir sa vie.

Dans son précédent ouvrage, Databiographie, l’écrivain belge Charly Delwart (Circuit) offrait un singulier autoportrait compilant des centaines de statistiques personnelles, manière de se réapproprier ses datas pour traduire la réalité en perspective. Dans Le Grand Lézard, à l’approche de la quarantaine,Thomas rêve qu’il devient une meilleure version de lui-même, à qui la vie sourit sitôt qu’il s’incarne en personne de petite taille. Couple, travail, aspirations, ce producteur de films est amené à faire le bilan : qu’a-t-il connu jusqu’ici? Comment vivre plus? Jusqu’où suivre ses rêves à un âge où il pourrait davantage ne pas sortir (hors pics de pandémie)? Perdu entre les Looney Tunes et C.G. Jung, Thomas aspire à une vie bigger than life et souhaite élargir son horizon.Partant du postulat qu’on se révèle par rapport à nos premières questions, un évènement, notre rapport au monde, Delwart décode avec humour les énigmes que l’on se crée : “il ne faut peut-être pas avoir toutes les réponses, mais il faut essayer de poser toutes les questions.”

Le livre s’ouvre sur l’élection de Joe Biden et se termine en mars 2021. C’est important d’ancrer le livre aujourd’hui?

“J’estime que la littérature sert à digérer le monde d’aujourd’hui, le monde partagé. Je voulais que le monde s’infiltre en permanence. On vit dans des chambres d’échos démultipliées sur l’information. Le personnage de Thomas est pluggé à ça, de par son job de producteur, les scénarios ou les projets sur lesquels il travaille, mais aussi par la vie. On vit au travers des news passées, récentes, des fausses news, et je voulais que ce monde soit présent dans le livre. Idem pour le surgissement du mot confinement.”

Votre héros cherche à se réinventer, à élargir son horizon. Quand avez-vous perçu dans la situation que nous traversons une mise en abime possible de la “crise de la quarantaine”?

“La pandémie était comme un exhausteur de crise, une cloche supplémentaire. Par hasard, il y avait une sorte de raccordement à la notion de confinement, au fait de vouloir en sortir, d’étouffer, quelque chose qui bouillonnait. Le propre de la littérature sera de ne pas s’attarder démesurément sur la pandémie. Tout imaginaire n’est pas encore complètement formaté par notre confinement : on ne rêve pas de gens masqués. Ne pas l’intégrer serait comme être à-côté, dans un monde qui ne prend pas en compte la réalité. On évoque le confinement mais avec un côté dystopique, il n’y a pas de masques. Au début, c’était un sujet : il y avait des journaux de bord, à l’image de celui de Leïla Slimani, voire même une brèche vers la science-fiction – c’est quoi être confiné? J’ai relu La salle de bain de Jean-Philippe Toussaint pour voir ce type de confinement… Aujourd’hui, on n’est plus là-dedans, on est dans les conséquences très pragmatiques des choses.”

Thomas réfute l’idée de crise de la quarantaine, préférant évoquer une phase de doute. Avec le vieillissement de la population, l’expression a-t-elle encore un sens?

“Comme on va vivre jusqu’à 100 ans, on aura bientôt une crise des cent ans. J’aime l’idée que par le passé, à quarante ans, juste avant de mourir, vous aviez une pulsion, comme un sursaut de vie que nous aurions gardé dans nos gênes pour devenir “la crise de la quarantaine”. On pourrait imaginer tous les cycles. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on ne traverse pas une existence sans moments où on rebat les cartes : on se permet ou on ressent comme une urgence de devoir se repositionner.”

Par le truchement du rêve, vous souhaitiez convoquer la psychanalyse?

“Thomas se crée son propre chaos. À partir de son rêve, c’est lui qui fabrique le “ça va pas”. Il y a des moments de fragilité où on décide ou non d’écouter son inconscient, pourquoi il crée ce genre de situations… J’ai fait beaucoup de travail de psychanalyse – dont je parle dans Databiographe. Là, c’est comme une face B, à travers un rêve qui est une autre manière d’écouter son inconscient. Il y a le jeu sur les rêves qu’on fait / les rêves qu’on a mais, surtout, il y a une raison d’écouter ses rêves : pourquoi ça coince? Il y a une énigme à décoder. Il faut lireLe Point aveugle de Javier Cercas. C’est l’idée de se dire, quand on termine un livre, il doit rester des zones d’ombre… Un livre doit densifier la question plus qu’apporter la réponse.”

Thomas a le chic pour se plonger dans des situations abracadabrantes. À une réunion de personnes de petites tailles, il présente son fils comme nain. La mécanique du burlesque, c’est une clé, un sésame?

“J’avais comme référence A serious man des frères Coen. Un type qui essaie d’être sérieux, pas très content, dont on se demande toujours si ce qui lui arrive est grave ou pas. Dans le même temps, on cherche du cosmique et on est entrainé par le trivial. Cette différence de plans m’intéressait. Puis il y a d’autres références… J’ai adoré Karoo de Steve Tesich (la crise de la cinquantaine d’un script doctor pour Hollywood) et Mon chien stupide de John Fante, où le chien est devenu le roi, l’incarnation du problème. Le lézard, c’est le problème mais c’est aussi le premier stade de l’âme en recherche de lumière. J’aimais l’idée que ce problème, ce rêve où il est petit, soit son grand problème, son grand lézard. J’avais envie d’explorer davantage la comédie en littérature sans que ce soit une vraie comédie. C’est une comédie existentielle comme pas mal de nos vies le sont.”

LE GRAND LÉZARD, CHARLY DELWART, FLAMMARION, 256 PAGES, PHOTO © PASCAL ITO